Carmelo Bene. Œuvres complètes II: Théâtre. Avec le CD de «Hamlet Suite». Trad. de Jean-Paul Manganaro. P. O. L, 574 p.

«On réécrit parce qu'on ne peut pas écrire. Je réécris parce que je ne suis pas Eve et encore moins Adam! N'est-il pas écrit que les derniers seront les premiers? Je réécris surtout parce que je le sens et que je me sens inactuel. Je réécris parce que j'ai honte d'appartenir à mon temps.» Cette citation que Jean-Paul Manganaro met en exergue à sa traduction du Théâtre de Carmelo Bene résume de façon fulgurante les principales facettes de l'acteur, metteur en scène et écrivain italien disparu il y a deux ans et auquel le Festival d'automne de Paris vient de rendre un hommage mérité.

Génial touche-à-tout, incorrigible adepte de la provocation, statufié de son vivant, Carmelo Bene représente un cas quasiment unique dans les annales du théâtre italien. Inactuel et cultivant un splendide isolement comme Nietzsche, un de ses maîtres à penser, il fonde toute son approche esthétique et dramaturgique sur la réécriture, de Shakespeare principalement, mais aussi de Dante, Manzoni, Laforgue, Maïakovski et quelques autres poètes.

Sa formidable indépendance artistique et ses poses de «mythe vivant» ne l'empêcheront pas de côtoyer Albert Camus, Pierre Klossowski, Gilles Deleuze et Michel Foucault en France, Elsa Morante, Eduardo De Filippo, Alberto Arbasino et Pasolini en Italie. C'est ce dernier qui lui donnera le goût du cinéma en lui demandant de jouer dans Œdipe Roi. Carmelo Bene, dont la carrière théâtrale avait commencé en 1959, se consacre entièrement au septième art pendant quelques années avant de faire son retour sur les planches en 1974. Ses films constituent à eux seuls un chapitre inédit dans l'histoire du cinéma transalpin: baroques, délirants, hypnotiques, préfigurant de plusieurs décennies les «expériences sensorielles» proposées par les jeunes cinéastes d'aujourd'hui.

Malgré cette parenthèse passionnante, c'est le théâtre qui demeure au cœur de l'univers créatif de Carmelo Bene. Ce tome intitulé Théâtre (en Italie l'éditeur Bompiani a publié en un seul volume l'œuvre quasi complète sous le titre Opere) propose quelques-unes des pièces les plus intéressantes de l'artiste italien, dont le fameux Othello, entièrement construit autour du mouchoir. «Pièces» n'est pas le mot exact, puisqu'il s'agit de (géniales) réécritures, qui démontent les originaux avec une liberté inouïe. Les différentes périodes de sa création sont illustrées, y compris la dernière, où Bene se concentre sur la voix et devient une sorte de «machine actoriale» utilisant la technologie moderne pour amplifier et reproduire le son à l'infini.

Cette «déconstruction» du texte et de la ligne vocale va de pair avec une immersion de plus en plus profonde dans la littérature et la musique du XIXe siècle: Manfred de Byron/Schuman, Egmont de Goethe/Beethoven, Adelchi de Manzoni et Hamlet Suite, qui font appel à la musique d'opéra italien (airs et pages orchestrales).

«La fréquentation assidue, persécutrice, du beau sujet me définit comme le «Hamlet» du XXe siècle», déclare Carmelo Bene dans la préface à sa «version-collage d'après Jules Laforgue», un des textes les plus chers à son cœur. Jean-Paul Manganaro satisfait ici à titre posthume un désir maintes fois exprimé par l'artiste: celui de voir paraître cette «partition» vocale dans sa version française à côté de l'italienne, qu'on peut entendre dans l'enregistrement de 1994 qui accompagne le volume.

C'est l'occasion non seulement d'entendre l'extraordinaire voix de l'acteur, mais aussi de retrouver un reflet fidèle de son génie créatif. Entre les bruitages et les fragments de musique du XIXe, surgit soudain une voix masculine à mi-chemin entre la déclamation et le chant: cette Hamlet Suite nous plonge dans un climat hyperromantique, à la fois nostalgique et titanesque, souligné par le timbre chaud et vibrant de l'acteur. Une «exécution capitale», selon Carmelo Bene, pour en finir une fois pour toutes avec Hamlet.