Il y a cinq ans encore, le jury du Goncourt ne trouvait pas mieux, pour se faire remarquer, que d'avancer d'une semaine la proclamation de son prix. En cette année 2004, il déjoue réellement tous les pronostics en élisant l'ouvrage d'un des néoromanciers les plus en vogue, Claude Alifère. Energies réticulaires (Gallimard multimédia) est son troisième ouvrage, le plus élaboré. Mieux encore que les deux précédents, ce roman fonctionne comme une structure vivante, à découvrir tant sur CD-Rom, pour ceux qui tiennent au plaisir de l'objet, que sur Internet. Le lecteur est appelé à le faire respirer, à l'animer de ses choix, à vivifier son réseau de possibilités narratives.

Au départ, il n'y a pas d'histoire, mais un cadre et des personnages. La réalité urbaine de ce début de XXIe siècle y est livrée dans ses tensions entre une vie de quartier empreinte de nostalgie et de misère et une inscription dans une technologie mondialisatrice et inhumaine. L'excellence de Claude Alifère dans la description n'aurait sans doute pas déplu aux générations de jurés Goncourt qui se sont succédé tout au long du XXe siècle. Mais on n'aurait pas imaginé, il y a peu encore, qu'un auteur pourrait laisser ses lecteurs choisir qui va développer la pulsion assassine décisive au développement du récit: la boulangère au tablier enfariné, la mystérieuse cliente du café voisin qui casse chaque matin son œuf sur le zinc avec une élégance rare, ou le bistrotier secrètement amoureux des deux femmes? Plus palpitant que le bon vieux Cluedo!

En fait, les néoromanciers partisans de cette écriture interactive ne démissionnent aucunement de leur rôle d'écrivain. Ils fignolent chaque version possible. Claude Alifère n'a pas mis moins de soin à répandre le sang dans les marbrures des mille-feuilles que parmi les bouteilles de pastis. La structure réticulaire – qui a inspiré le titre – exige une discipline quasi mathématique alliée à une inspiration sans faille.

La nouvelle équipe de jurés qui se réunit au Restaurant Drouant – bien que totalement renouvelée en moins de trois ans et quelques soubresauts – ne compte encore que deux auteurs non «classiques» parmi ses membres. Huit ont toujours édité leurs romans et leurs essais sur papier. Cela ne les empêche pas d'être curieux des formes d'écriture interactives, bien décidés à respecter le vœu exprimé par Edmond Goncourt dans son testament: «Que le prix soit donné à la jeunesse, à l'originalité du talent, aux tentatives nouvelles de la pensée et de la forme.»