La moustache ne doit pas ­cacher l’œuvre, foisonnante, prolifique, protéiforme, pléthorique (80 ­disques…), passionnante. Surgi hirsute au milieu des années 60 à la tête d’un combo de freaks californiens, les Mothers of Invention, Frank Zappa marie Tex Avery et Stravinski, étrille l’american way of life et démantibule les clichés. L’ordre parental le traite de «dégénéré», la société voit en lui une menace.

Le provocateur se double d’un compositeur rigoureux qui puise dans le rhythm’n’blues, le jazz et la musique contemporaine son inspiration, d’une bête de scène, d’un guitariste prodigieux, d’un découvreur de talents. Zappa fait rire, Zappa pourfend la bêtise, Zappa botte l’arrière-train de l’Amérique et du rock, Zappa est un esprit libre. Zappa président? Cette apothéose a été envisagée, mais le cancer en a décidé autrement: la tête pensante du rock’n’roll est décédée le 4 décembre 1993.

Le zouave méritait cet abécédaire.

> Absolutely Free

Le titre de l’explosif deuxième album des Mothers of Invention, c’est la devise de Frank Zappa.

> Beefheart, Captain

Don Van Vliet (1941-2010) est un camarade d’école de Zappa. Saxophoniste et chanteur situé sur l’aile gauche du dadaïsme, le Capitaine Cœur-de-Bœuf pratique une forme de free rhythm’n’blues extrême et, de sa voix de crapaud-buffle en colère, scande sur cinq octaves des poèmes hallucinés. Il chante sur Hot Rats et Bongo Fury. Renonçant à la musique, il s’est consacré avec talent à la peinture, retiré dans le désert de Mojave, en bordure duquel il écoutait du doo-wop avec l’ami Frank quand ils étaient adolescents.

> Cigarettes

Frank Zappa avait horreur des drogues et licenciait les musiciens qui s’y adonnaient. Fumeur invétéré, il affirmait que la cigarette n’était pas une drogue mais de la nourriture, précisant que le tabac était son «légume préféré».

> Dada

Avec ses Pygmées au crépuscule, ses brucelles incrustées de zircon, ses pingouins ligotés, son gorille qui fait meuh, sa citrouille qui aboie, son sofa marron flottant à l’origine de l’univers, Zappa est incontestablement dadaïste. Dans son autobiographie, il établit d’ailleurs que le mariage est «un concept dada».

> Ennemis

Les républicains, les présidents Nixon, Reagan et Bush père, les télévangélistes tels Jimmy Swaggart, les executives de compagnies de disques font l’objet des foudres de Zappa. Il vomit tout ce qui porte atteinte à la liberté d’expression. Son esprit satirique lui vaut d’être attaqué par les féministes, agacées par des chansons comme «The Illinois Enema Bandit», ou par la Ligue anti-diffamation pour «Jewish Princess», qui raille une tribu spécifique de riches New-Yorkaises.

> Frunobulax

Il répondait au nom de Fido mais, maintenant, les radiations ont fait de lui Frunobulax, le caniche géant qui terrorise la ville («Cheepnis»). Gorille, fouine, pécari, dinde, poissons, pingouin, bébé phoque, bébés serpents, les animaux pullulent dans l’œuvre de Zappa… Le chien-chien frisotté occupe toutefois une place à part. D’abord comme symbole d’american grotesquerie. Puis, folâtrant de chanson en chanson, le caniche («poodle», en v.o.) incarne la «continuité conceptuelle» chère à un créateur qui ne cessait de reprendre ses thèmes et pensait qu’à force de répéter un mot, on lui conférait une nouvelle dimension.

> Great Googly Moogly

Une exclamation de joie, de respect ou de frayeur dans la tradition blues. Popularisée par FZ sur «Nanook Rubs It». Seule cette interjection est susceptible d’exprimer l’admiration que suscite le jeu de guitare de Zappa! Gasp! Gaudeamus! Great Googly Moogly! Quel instrumentiste phénoménal! Ce pionnier de la pédale wah-wah improvisait des soli inouïs qui, alliant la cérébralité et l’instinct, coulaient fluides et brûlants comme de la lave. Lui-même ne se considérait pas comme un virtuose. Il récusait toute la mytho­logie du guitar hero et crucifiait les branleurs de manches: «Weedly-weedly-wee, montre ta belle gueule, tiens ta guitare comme un phallus, pointe-la vers le ciel et donne l’impression de bosser ton truc à mort.» Sur le tard, il a pris ses distances avec l’instrument emblématique du rock, lui préférant le synclavier.

> Havel, Vaclav

En 1990, en pleine révolution de Velours, le président tchèque accueille Frank Zappa à Prague. Le musicien américain apprend que sa musique, interdite par le régime communiste, a nourri l’esprit de révolte. «Plastic People» était un chant de résistance. Havel propose au musicien de représenter le gouvernement dans les domaines du commerce extérieur, du tourisme et de la culture. Les autorités américaines mettent vite le holà à cette farce. Parce que la musique de Zappa reste intimement liée à la dissidence des années 70 dans les pays de l’Est, une rue de Berlin porte son nom.

> Ionisation

Le premier disque acheté par Frank Zappa est Ionisation, une pièce pour percussions d’Edgard Varese. Le second est Le Sacre du printemps, de Stravinski.

> Jazz

«Jazz is not dead, it just smells funny», laisse tomber le Moustachu juste avant de célébrer le «Be-Bop Tango». Le jazz n’est pas mort, il a juste une drôle d’odeur. Naphtaline ou pas, Zappa voue un vif intérêt à ce genre dont il se gausse. En témoignent The Grand Wazoo, Jazz From Hell ou Make A Jazz Noise Here.

> King Kong

Le gorille géant a donné son nom à cet instrumental de 1967. Le 4 décembre 1971, les Mothers of Invention jouent cette pièce, lorsqu’au milieu du solo de synthétiseur de Don Preston, le Casino de Montreux prend feu. Smoke on the water…

> Littérature

Travaillant quelque dix-huit heures par jour sur sa musique, Zappa passait peu de temps dans les ­bouquins – hormis un peu de science-fiction. Il lisait les journaux pour trouver des sujets d’indignation et de chansons, mais abhorrait la rock-critique dont il a donné une définition impitoyable: «Des gens qui ne savent pas écrire, qui interviewent des gens qui ne savent pas penser pour écrire des articles destinés à des gens qui ne savent pas lire.» Il ne nourrissait aucune prétention poétique pour les paroles des chansons: «Mes textes visent à ­distraire, pas à se faire analyser. Certains sont réellement stupides, d’autres un petit peu moins, et quelques-uns voudraient faire sourire.» Il adorait écrire des chansons politiques, mais le reste n’aurait «même pas existé» sans le rejet de la musique instrumentale.

> Musique

«Music is the best», est-il affirmé sur Joe’s Garage. Et pour donner le meilleur au meilleur, Zappa a su s’entourer des meilleurs musiciens. Après les copains hirsutes des premiers Mothers, il a engagé des cuivres brillants comme Bruce Fowler ou les frères Brecker, des pianistes surdoués comme Peter Wolf, Bobby Martin ou le merveilleux George Duke. Il a révélé des guitaristes inventifs comme Adrian Belew ou Steve Vai.

> News

«Have you heard the news? – News? What news? («Can’t Afford No Shoes», 1975). Les nouvelles sont bonnes: Frank Zappa est mort mais son esprit survit. Plus de 30 disques sont sortis depuis son décès, raretés (The Lost Episodes), projets inachevés (The MOFO Project/Object), enregistrements live. Ces dernières semaines sont sorties Rod Tapes, Venue # 2 et Roxy By Proxy.

> Obscénités

De «Pigs and repugnant», le show new-yorkais de la fin des 60’s avec sa girafe en peluche éjaculant de la crème fouettée, aux turpitudes variées de «Bobby Brown», l’obscénité est constitutive de l’œuvre d’un provocateur allergique à toute forme de censure.

> Porn Wars

Au mitan des années 80, le PMRC (Parents Music Resource Center) s’émeut des paroles à contenu sexuel de certaines chansons. L’industrie discographique exposerait la jeunesse au sexe et à la violence, elle ferait «l’apologie de la drogue et de l’alcool». Face aux menaces des censeurs, Frank Zappa part en croisade. Il mène campagne dans la presse et dépose devant le Congrès – enregistrés, ces débats sont orchestrés sur Frank Zappa meets the Mothers of Prevention. Ces activités lui donnent des idées politiques: il caresse l’idée de se présenter à la présidentielle, sous l’étiquette de «conservateur pragmatique». La maladie invalide ce projet.

> Questions

1. «L’humour a-t-il sa place dans la musique?» (Does Humour Belong In Music?, 1984) 2. «Pourquoi les klaxons des vieilles voitures qui font «reeeuuuuuh» font marrer les imbéciles? J’aimerais bien le savoir car je fais partie des imbéciles». 3. «La vraie question est: peut-on rire en baisant?»

> Rock’n’roll

Du doo-wop à la musique dodécaphonique, Zappa a touché à tous les genres. Parce qu’il jouait de la guitare électrique, on trouve ses disques au rayon rock. Un genre qu’il ne prisait guère, car «en majeure partie, le rock ce n’est pas de la musique, mais un produit».

> Simpson, les

Fan absolu, Matt Groening, le créateur des Simpson, a prévenu: «Dès que Bart Simpson pourra se raser, il portera une moustache et un bouc, comme Zappa.»

> Titties & Beer

«Des nichons et de la bière.» Tel est le programme vespéral d’un biker. Mais le diable confisque la fille et le six-pack. Commence un long marchandage entre le motard frustré, joué par Zappa, et le Malin, joué par le batteur Terry Bozzio: un «titty-squeezin time» contre une âme – pas très propre… Prétexte à de désopilantes improvisations verbales, cette chanson illustre la conception que le ­musicien avait de la scène: un lieu d’expérimentations sociologiques, théâtrales et musicales, ­intégrant le public pour des happenings, comme des collectes de sous-vêtements ou des concours de danse.

> Uncle Meat

Le troisième disque. Son préféré, avec Shut Up n’ Play Yer Guitar, nous confiait Zappa à la patinoire des Vernets de Genève, avant le «ill-fated concert» du 1er juillet 1982, interrompu pour jets de projectiles sur la scène.

> Voix

La voix de Zappa a baissé d’un ton après l’accident de 1971, lorsqu’un fan enragé l’a jeté en bas de la scène. Elle fait «une octave à tout casser avec 75 à 80% de précision dans le ton. Soyons clairs, mes amis, avec de tels résultats, je me ferais recaler à une audition pour mon propre groupe»… Frank Zappa compense ses limites vocales en convoquant de fantastiques chanteurs comme Eddy & Flo, les duettistes déconnants du début des 70’s, le magistral Napoleon Murphy Brock, l’ardent Ray White, le baryton soul Ike Willis – sans oublier Bobby Martin, Adrian Belew qui imite Dylan, Terry Bozzio hurlant comme un punk et George Duke, bien sûr…

> Why does it hurt when I pee?

«Pourquoi ça fait mal quand je fais pipi?» beugle Ike Willis dans Joe’s Garage. Cette chanson existentielle désopilante en précède une moins drôle: en 1990, un cancer de la prostate à un stade avancée est diagnostiqué chez Frank Zappa. Quelques grenouilles de bénitier ont pu insinuer qu’il était puni par là où il avait péché. Lui attribuait l’origine du mal à l’en­vironnement chimique délétère dans lequel il avait grandi.

> Xylophone

Parce qu’il a joué de la caisse claire dans la fanfare de l’école, parce qu’il s’est essayé à la batterie avant de passer à la guitare, Zappa, un «batteur de cœur» selon Bozzio, a toujours réservé une place ­prépondérante aux percussions. Averses hallucinées de xylophone assenées par Ruth Underwood puis Ed Mann, batterie pulsative assurée par des virtuoses comme Ainsley Dunbar, le groovy Chester Thompson, Terry Bozzio, l’énergumène qui montait en slip sur scène pour être plus à l’aise, Vinnie Colaiuta, «grand prix de conception polyrythmique instantanée», ou Chad Wackerman.

> Yellow

Jaune est la neige qui rend aveugles les Esquimaux («Don’t Eat The Yellow Stone»). Jaune est le requin: Yellow Shark est le projet achevé par Frank Zappa, une vingtaine de titres arrangés pour l’Ensemble Modern, un ensemble de musique contemporaine basé à Francfort. De la musique «sérieuse» – intégrant toutefois, aux côtés du basson et de la harpe, quelques éclairs de pistolaser ou un didgeridoo plongé dans la soupe aux haricots…

> Zappa

Comme Francesco, violoncelliste milanais du XVIIIe siècle, que son presque homonyme du XXe siècle tira de l’oubli en lui dédiant un album, Francesco Zappa (1984). Comme Francis Vincent Zappa, son père, immigré sicilien, chimiste employé par l’industrie militaire. Comme ses quatre enfants: Moon Unit (1967), qui déblatère joyeusement dans «Valley Girl», Dweezil (1969), guitariste qui, avec la tournée «Zappa plays Zappa», perpétue la musique du père, Ahmet (1974), chanteur, romancier, scénariste, et Diva Muffin (1979), actrice, couturière et tricoteuse.

Zappa par Zappa. De Frank Zappa, avec Peter Occhiogrosso. Archipel, 388 p.

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