Le monde contemporain, tel qu’en lui-même toujours il empire, inspire à Nikita Mandryka un cri emprunté à Cœur des ténèbres de Conrad: «L’horreur, l’horreur.» Le dessinateur est ulcéré que la respectabilité soit désormais assujettie à la logique du profit. Que les maîtres rêvent de faire bourjoufler sans fin la croissance. Que les liens sociaux aient explosé: «Nous ne sommes plus que des machines à produire et à consommer des gadgets. Le capitalisme a annexé les slogans de Mai 68, «Jouissez sans entrave!» «Interdit d’interdire». L’horreur, l’horreur…

Pour tempérer cette désespérance existentielle, une interjection monte du vert paradis de l’enfance: «Bretzel liquide!» Le cri de ralliement du Concombre masqué! Notre cher vieil ami opère un raid sur les librairies. Dans différents formats: d’exquis petits fascicules édités par un petit éditeur (Du Barouf dans le potage, Gardez l’argent), une réédition de l’indispensable Intégrale des années Pilote et un nouvel album.

La Vérité ultime prolonge d’extravagantes spéculations lancées dans Le Bain de minuit et aggravées dans Le Monde fascinant des problèmes. Tandis que le Concombrineux masquouzé glabougnait bien peinard dans sa baignoire, la réalité a commencé à se débiduler grave, suite à «une sorte de clafoutis dans les valvules de l’espace-temps». Il faut dire qu’un glabougnot, espèce vernaculaire du Dasein cher à Heidegger, bloquait le cours des choses. C’est alors que les objets inanimés se sont révoltés et que tous les problèmes du monde se sont déclarés.

Après mille rebondissements sur le Grand Huit existentiel, dont un voyage avec la slictueuse Zaza dans un charter rempli d’éléphants, le Concombre et son fidèle Chourave remontent un fleuve obscur, tant il est vrai que celui «qui trouve la source de tous les problèmes, découvrira la vérité ultime»…

Pour élaborer ses histoires en marabout-de ficelle-ribranche, Mandryka écoute France Culture toute la journée. Il capte les expressions dans l’air du temps et les badibulgue, illustre au pied de la lettre des métaphores comme le «ressort de l’action», triture mythes, contes et proverbes, les détricote et les retrousse comme une chaussette pour en extraire le verjus surréaliste. Exemple: «Tout a une fin – sauf la saucisse qui en a deux!» Ou: «Le clou qui dépasse appelle le marteau.» Il dessine le «think tank», un char d’assaut d’une contenance de 112 éléphants. La Vérité ultime barbote certes dans l’horreur économique, mais le Concombre ne perd pas le moral, qui claironne: «A nous la gloire, le PIB et les femmes!»

Nourri au bon lait de Lewis Carroll et de Groucho Marx, entretenant un lien de cousinage avec le Krazy Kat d’Herriman, le Concombre masqué perpétue cette période de liberté qu’est l’enfance. Celle de Mandryka s’est déroulée en Tunisie, à Bizerte, où s’était échoué son grand-père, commandant à bord d’un torpilleur russe fuyant les bolcheviques. Décor de dunes, jardin potager, champs de fraises: le dessinateur a grandi dans un biotope préfigurant le Désert de la Folie douce où glapahutent le fantasbuleux Cucurbitacé. Il raffole des bandes dessinées. Dans Vaillant, un personnage l’attire particulièrement, le Copyright, de Forrest, une espèce de lézard magique, le précurseur du Concombre…

La seule ambition du jeune Nikita est d’être libre. Il pense que le cinéma comblera cette aspiration. Il suit les cours de l’Idhec. Lorsqu’il en sort, il se souvient très bien du moment où la dépression lui est tombée dessus: «Je devaisfaire un film. Maisquel film? J’avais juste eu envie d’apprendre à faire du cinéma. Là je suis brutalement entré dans le réel. J’étais adulte, je ne pouvais plus jouer à Tarzan dans le jungle.»

Pour gagner sa vie, Nikita Mandryka se lance dans la bande dessinée. A Pif, puis à Pilote. Il opte pour le plus improbable des héros, un légume, mais masqué comme le Fantôme du Bengale.

Son dessin vif cultivant les gros pifs et son onomastique en folie font entendre une note nonsensique délectable. Lorsqu’ils découvrent le Concombre masqué en conflit avec les éléphants qui jouent au bowling dans les combles de son Cactus-blockhaus et soigné par le Dr Freud, les jeunes lecteurs s’initient à la psychanalyse en s’amusant. Ils voient s’ouvrir les horizons courbes de la dimension poznave. Où baguenaude le broutchlague, où stridule le réveille-matin, où le glutier troue ses glutes, où d’improbables crapauds à gapette entonnent «Mamy blue», où de petits sphinx des sables posent des questions comme «XWF?», où le berduleux lance son cri le soir au fond des bois, où déferlent des hordes d’éléphants, symbolisant les crétins qui pensent collectif…

En 1972, Goscinny, rédacteur en chef de Pilote, refuse Le Jardin zen, histoire contemplative dans laquelle le Zonzombre musqué regarde pousser les cailloux. Piqué au vif, Mandryka fonde un journal libertaire avec Gotlib et Claire Bretécher. C’est L’Echo des Savanes. Une révolution culturelle. Sans tabou, le trio infernal dynamite les interdits en crayonnant force bistouquettes et fait entrer la bande dessinée dans l’âge adulte.

Mandryka, 72 ans, a «quand même» la nostalgie de ces temps héroïques, de l’âge d’or de Pilote, des turbulences rock’ n’rolliennes de L’Echo des Savanes. «C’était une période de très grande liberté. Il y avait plein de journaux à remplir, donc du boulot.» Aujourd’hui, les jeunes dessinateurs tirent le diable par la queue. Quant au mythique Concombre, référence incontournable des amateurs de nonsense, il n’a jamais été un gros vendeur: entre 10 000 et 20 000 exemplaires par album, avec un saut à 30 000 pour Comment devenir le maître du monde?

Aujourd’hui, ses aventures potagères peinent à rivaliser avec d’autres produits plus calibrés. Glarquitude et porosité! Dargaud ne publiera pas Au-delà du réel, la suite de La Vérité ultime, que le dessinateur envisage d’auto-éditer. L’horreur, l’horreur d’un monde obsédé par la rentabilité. Où la seule liberté qui subsiste est de choisir ses dirigeants – «Et si on n’a pas envie d’être dirigés?» demande l’ingénu Chourave.

Il pleut sur Genève où Mandryka vit depuis une vingtaine d’années. Demain, c’est la fin du monde, soit «une nouvelle manifestation de la bêtise humaine» qu’Einstein donnait comme preuve de l’infini. «En même temps, c’est normal, tempère Mandryka, l’homme est obsédé par la mort, mais il ne veut pas en entendre parler. Alors elle prend des formes fantasmagoriques.»

Parfois, le créateur du Concombre se dit qu’il aurait dû être prof de philo. Au contact de la pensée de Lacan, de Tchouang-Tseu, de Clément Rosset, il se fait zen: la vie est une source de problèmes, une aventure qui se termine mal, inutile de s’énerver, il faut sublimer les névroses par l’activité créatrice. Nikita Mandryka apprend à jouer de la guitare et philosophe: «Le réel est tel qu’il est, mais ce n’est pas une raison pour sombrer dans la déprime. L’essentiel, c’est de rire». Le Concombre masqué montre la voie.

Le Concombre masqué – La Vérité ultime. De Mandryka, Dargaud, 48 p. Gardez l’argent!, Du Barouf dans le potage et La Vie d’une mouche, Alain Beaulet éditeur.

«Le réel est tel qu’il est, mais ce n’est pas une raison pour sombrer dans la déprime. L’essentiel, c’est de rire»