Exposition

Un Hockney vert et acidulé au Musée Van Gogh d'Amsterdam

Vincent Van Gogh et David Hockney chérissent tous deux la nature, qu’ils aiment peindre à l’aide de couleurs pétantes comme en témoigne «Les joies de la nature», à l’affiche au Musée Van Gogh d’Amsterdam

Meules de foin dorées alanguies sous de petits nuages blancs pommelés, chemins de terre mauves zigzagant au milieu de clairières orangées, troncs d’arbres stylisés vert émeraude ou jaune cadmium, pâquerettes dansant au milieu d’herbes vert tendre. Les joies de la nature, à l’affiche au Musée Van Gogh d’Amsterdam, sont une ode à la lumière et à la couleur, aux couleurs vives et acidulées de l’insolent David Hockney qui est la vedette, la figure centrale de cette exposition. C’est lui, l’œil pétillant et le regard vif derrière ses lunettes rondes jaune bouton d’or, saisi par l’objectif de la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra, qui accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition.

Gilet vert pomme et foulard rouge vif, frais comme un gardon, David Hockney est un jeune homme de 81 ans qui ne tient pas en place. A peine arrivé à Amsterdam pour le vernissage de l’exposition, il a mis le cap sur la Normandie pour y immortaliser l’arrivée du printemps. «Tout le monde aime le printemps. Tout dans le paysage éclôt et se dresse. Comme si la nature était en érection», lance le peintre dandy, hédoniste et volontiers provocateur.

Une nature idyllique

Après Francis Bacon, Edvard Munch, Frank Auerbach, Willem de Kooning et Peter Doig, c’est à David Hockney qu’Axel Rüger, le directeur du Musée Van Gogh, et son équipe ont décidé de «frotter» leur protégé. Ce n’est pas une confrontation, ni un face-à-face entre ces deux géants de la peinture. Mais plutôt un hommage au peintre anglais qu’Edwin Becker, le commissaire de l’exposition, a concocté en réunissant une soixantaine de ses œuvres, ponctuées par huit peintures et quelques dessins de Van Gogh, accrochés sur des piliers des salles d’exposition.

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C’est en 1955, au musée de Manchester, alors qu’il était étudiant à l’école d’art de Bradford, que Hockney découvre pour la première fois des toiles de Van Gogh. Il est fasciné par la force des couleurs qui structurent ses toiles et par la générosité de ses coups de pinceau empâtés. «Il pouvait utiliser deux tubes de peinture bleue pour faire le ciel d’un seul tableau. Et grâce à la couleur, il créait l’espace», note l’artiste qui se dit fasciné par l’acuité du regard du peintre des Tournesols (entretien avec David Hockney par Hans den Hartog Jager, catalogue de l’exposition).

Californie britannique

La plupart des œuvres de l’artiste britannique, réunies à Amsterdam, datent des années 2004 à 2011. Leurs sujets? Les paysages champêtres du Yorkshire, ce comté du nord-est de l’Angleterre où Hockney est né et où il a vécu jusqu’au début des années 1960. Petites routes qui serpentent au milieu des champs et des bois, doux moutonnements de la campagne anglaise: c’est une nature idyllique, riante et fertile, que dépeint Hockney, d’une palette volontiers flashy comme dans la monumentale Arrivée du printemps à Woldgate, est du Yorkshire (peinture composée de 32 toiles: 9,75 x 3,66 m).

Des troncs d’arbres mauves, jaunes ou marron, sur lesquels s’accrochent des feuilles stylisées que l’on croirait tout droit sorties de planches de BD, se dressent au milieu de fougères. Le peintre du Grand Canyon n’hésite pas à importer, sous le ciel de Grande-Bretagne, les couleurs flamboyantes de sa Californie d’adoption comme dans L’éclosion du mois de mai sur la route romaine de 2009, véritable explosion de buissons en fleurs sous un ciel bleu clair, parcouru d’éclairs rosés.

Face à ce feu d’artifice de couleurs, les toiles de Van Gogh aux tonalités plus assourdies, comme le Champs d’iris près d’Arles ou la Moisson (toutes deux de 1888), apparaissent presque éteintes. Dommage que le commissaire de l’exposition n’ait pas, pour conforter son propos, accroché des peintures plus éclatantes du maître néerlandais, comme son admirable Champ de blé aux corbeaux (1890) ou son lumineux Champ de blé sous un ciel orageux (1890), exposés, tous deux, quelques dizaines de mètres plus loin dans les collections permanentes du musée.

«Le peintre du futur sera un coloriste»

Qu’ont en commun Van Gogh et Hockney, ces deux titans de la peinture? Les deux hommes ont affirmé leur talent après avoir quitté leur terre natale, le Brabant-Septentrional pour le premier, la région industrielle de Bradford pour le second, pour rejoindre des contrées plus ensoleillées: Arles pour l’un, Los Angeles pour l’autre.

Les deux peintres partagent un même amour pour la nature, pour les ciels immenses et les champs sculptés par la lumière, où ils aiment poser leurs chevalets. Un même amour pour la couleur. «Le peintre du futur sera un coloriste», écrit le 4 mai 1888 Vincent Van Gogh dans une lettre adressée à son frère Théo. «Ils observent, tous deux, le monde différemment. Avec un regard plus perçant, plus intense que la plupart des peintres», observe le critique d’art Hans den Hartog Jager dans le catalogue. Tous deux privilégient l’œil, l’expérience sensorielle et l’émotion, plutôt que l’intellect et la stimulation cérébrale. Tous deux, libérés du naturalisme, ont pris des risques et ouvert de nouvelles voies, de nouveaux horizons.

Ce qui les différencie? La taille de leurs œuvres d’abord. Alors que les peintures de Van Gogh dépassent rarement le mètre de hauteur et de largeur, celles de Hockney sont souvent de très grande taille, comme les Bois de Woldgate (182,9 x 365,8 cm), immense sous-bois vert tendre parcouru de sentiers mauves, ou Sous les arbres, plus grand encore (365,8 x 609,6 cm), constitué de 20 toiles réunies en un seul ensemble.

Palette électronique

Autre différence, autre spécificité: Hockney a développé un goût affirmé pour les nouvelles technologies. Après s’être passionné pour le Polaroid ou la photocopieuse, le roi du pop art britannique ne cesse, depuis le début des années 1990, d’expérimenter de nouveaux outils, le dessin sur ordinateur d’abord, puis sur iPhone et, enfin, sur iPad depuis l’an 2000. Trousser, sur son carnet de dessin numérique, un petit paysage bucolique, en jouant sur les couleurs et l’épaisseur des traits, comme dans sa série L’arrivée du printemps, ne lui demande que quelques minutes. Avec un ravissement ingénu, il modifie instantanément, avec ses doigts et un petit stylet, ce qu’il vient de peindre, pour mieux transcrire ce qu’il a devant les yeux.

«Quand je travaille, ça me repose. Ne rien faire ou recevoir des visites me fatiguent», marmonnait Picasso. Comme le maître espagnol, Van Gogh et Hockney, gros travailleurs, n’ont jamais cessé de peindre. «Il faut regarder et travailler. C’est la raison pour laquelle Van Gogh fut un si grand artiste. Son engagement était total», insiste Hockney en conclusion de l’entretien mené avec Hans den Hartog Jager.


«Hockney – Van Gogh. Les joies de la nature». Jusqu’au 26 mai 2019. Musée Van Gogh, Amsterdam. www.vangoghmuseum.com

Catalogue, en anglais, 176 pages. Plus d’informations: www.holland.com

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