Cinéma

Un homard à la sauce surréaliste

«The Lobster» de Yorgos Lanthimos imagine une drôle de société qui proscrit le célibat. Un film plus surprenant que vraiment satisfaisant, mais qui valait bien un repêchage

Prix du Jury au dernier festival de Cannes, The Lobster de Yorgos Lanthimos n’en est pas moins resté sur le carreau de la distribution helvétique. Comme Tale of Tales de Matteo Garrone, autre film ambitieux avec lequel il partageait une apparition de l’acteur américain John C. Reilly, aurait-il pâti de la cabale orchestrée par la presse française contre un cinéma trop «international»? Ou plutôt d’attentes financières irréalistes de ses ayants droit? Quoi qu’il en soit, ce nouveau conte bizarroïde d’un cinéaste grec désormais exilé à Londres nous avait déjà réjouis par sa simple capacité à surprendre, de plus en plus rare au cinéma. Voilà qui valait bien un repêchage aux cinémas Bellevaux (Lausanne) et Spoutnik (Genève, jusqu’au 20 mars), dans la foulée du festival Black Movie.

Tourné en langue anglaise en Irlande, The Lobster s’ouvre sur une séquence à la fois mémorable et apparemment absurde qu’on ne dévoilera pas. Coup d’éclat gratuit? Voire. Comme dans les précédents films de Lanthimos, il s’agira en fait d’identifier les règles du jeu dans un univers légèrement décalé. Pour finir par y trouver du sens, sur un plan logique d’abord, métaphorique ensuite. Après leur dynamitage du pouvoir patriarcal dans Canine et leur remise en question du deuil dans Alpes, le cinéaste et son fidèle co-scénariste Efthymis Filippou s’attaquent à une autre institution: le couple, envisagé sous l’angle de l’injonction sociale au mariage. Quant à l’étrange titre («le homard»), ne résonne-t-il pas comme un hommage au surréalisme, à travers le fameux téléphone aphrodisiaque de Salvador Dali?

Le couple en question

Dans un futur proche ou quelque monde parallèle, David (Colin Farrell), la quarantaine bedonnante et fraîchement largué par sa femme, est transféré à l’Hôtel, un palace au bord de la mer. En fait de retraite idyllique, lui et ses congénères célibataires, divorcés ou veufs, vont devoir trouver une nouvelle âme sœur d’ici 45 jours. S’ils échouent, ils seront transformés en l’animal de leur choix – un homard pour notre falot héros, qui envie sa longévité et sa fertilité – et relâchés dans la nature. Si le délai imparti leur paraît trop court et l’alternative peu désirable, la chasse aux Solitaires, des irrécupérables rebelles au mariage, peut leur accorder des jours de bonus.

La première partie du film se déroule dans cette étrange résidence où David se rapproche d’un aîné zozotant (John C. Reilly) et d’un cadet boîteux (Ben Whishaw). Les partenaires potentiels s’y jaugent à distance, la directrice et son compagnon jouent les maîtres de cérémonie pour favoriser les rapprochements. Entre différentes candidates, son coeur finira par pencher pour une femme… sans coeur (Angeliki Papoulia). L’amour ne serait-il donc que l’attraction entre deux contraires qui feraient mieux de s’éviter? Heureusement qu’une rebelle infiltrée (Ariane Labed, compagne du réalisateur) va le tirer de ce mauvais pas. La seconde partie suivra dès lors David en forêt dans le camp des Solitaires, sorte de guérilla menée par une blonde amazone (Léa Seydoux). Plus attiré par une jolie brune, myope comme lui (Rachel Weisz), saura-t-il retrouver le chemin de la vie en société?

Satire grinçante

Imaginé à partir du constat de la pression qui pèse sur les célibataires dans notre monde, en forçant simplement le trait, le conte «dystopique» est savoureux. La satire fait mouche et dans les limites de son postulat, cet univers décalé fonctionne. On pense aux sociétés totalitaires de 1984 (George Orwell) ou de Fahrenheit 451 (Ray Bradbury), mais aussi aux fables plus mystérieuses de Luis Bunuel, Marco Ferreri ou Bertrand Bonello (De la guerre, 2008). On n’apprendra ainsi jamais comment le pouvoir s’y prend pour transformer un humain en animal? Qu’importe, l’idée étant bien plutôt que chaque animal peut cacher un humain (et chaque humain un animal). La géographie se limite à la ville aliénante, l’hôtel trompeur et la forêt dangereuse? C’est assez pour suggérer que l’individu ne trouvera sa place ni du côté de l’ordre «civilisé» ni de celui de la rébellion «naturelle», pour finir tout aussi répressive. Dans ces conditions il faudrait beaucoup de chance ou d’oeillères pour croire encore en l’amour…

Certes, la vision de Yorgos Lanthimos n’est pas des plus optimistes. Pourtant, on s’amuse à la vision de The Lobster. Parce que l’humour n’est jamais absent, le dérapage surréel toujours possible. Filmés sans maquillage ni éclairage artificiel, les comédiens nous ressemblent, créatures faibles et faillibles plutôt qu’êtres d’exception. Quant à la mise en scène, en retrait, elle se garde bien d’imposer un regard totalitaire, laissant à notre imagination le soin de combler les trous du hors-champ et même décider de la fin de l’histoire!

L’avenir dira si Lanthimos est un pur produit de festivals ou si ses élucubrations sauront un jour toucher un large public, si son inspiration tient plus de la posture ou de l’intime nécessité. Mais en attendant, on conseille vivement la découverte de ce quatrième opus. En souhaitant qu’il résiste à l’injonction – exprimée par certains – de rentrer dans le rang d’un cinéma plus directement politique et social, crise grecque oblige. A chacun son talent, après tout.


*** The Lobster, de Yorgos Lanthimos (Grèce – Irlande – Royaume-Uni – France – Pays-Bas 2015), avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, John C. Reilly, Olivia Colman, Ben Whishaw, Ariane Labed, Angeliki Papoulia, Ashley Jensen. 1h58

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