Critique: Sir Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker à Lucerne

Hommage fantaisiste au génie de Haydn

Une «symphonie imaginaire»? Le chef français Marc Minkowski avait déjà eu l’idée avec l’œuvre de Rameau. Le concept repose sur l’enchaînement de pièces tirées du catalogue d’un compositeur pour en faire une œuvre nouvelle. Sir Simon Rattle a concocté sa «symphonie imaginaire» à lui d’après l’œuvre de Haydn, en assemblant 11 pièces instrumentales tirées de son immense catalogue.

Le chef anglais et les Berliner Philharmoniker étaient en concert mercredi soir au Festival de Lucerne, après une impressionnante 4e Symphonie de Chostakovitch donnée la veille (LT du 03.09.2015). Ils avaient choisi de jouer en première partie la Symphonie concertante KV 364 de Mozart, interprétée par deux chefs de pupitre de la célèbre phalange allemande.

Le violoniste japonais Daishin Kashimoto et l’altiste israélien Amihai Grosz sont des musiciens si accomplis qu’il n’y a pas de quoi regretter des solistes de stature internationale. A l’archet fruité et lumineux du premier répond la sonorité plus ténébreuse du second (l’alto). De toute évidence, ils ont travaillé leurs parties en amont. C’est particulièrement frappant dans les cadences, où les deux musiciens synchronisent leurs inflexions au millimètre près. Simon Rattle et l’orchestre les accompagnent d’une sonorité lustrée, avec un soin porté aux nuances, notamment dans le sublime mouvement lent.

En deuxième partie, le chef anglais s’attelait donc à sa «symphonie imaginaire». La Création (la «Représentation du chaos») sert de lever de rideau dramatique. Simon Rattle dirige les musiciens à mains nues, façonnant des sonorités tour à tour drues et soyeuses (cet envol suprêmement délicat à la clarinette). Il enchaîne avec le «Tremblement de terre» des Sept Paroles du Christ, puis la magnifique «Sinfonia» de L’Isola disabitata. Les musiciens berlinois se plient à sa direction enfiévrée, sans pour autant retrouver le caractère aiguisé des cordes en boyau dans les ensembles sur instruments d’époque. Il subsiste toujours cette sonorité lustrée qui appartient à l’identité de l’orchestre allemand.

Soudain, la salle est plongée dans le noir pour le finale de la Symphonie «Les Adieux» . Dans cette ambiance tamisée, les musiciens quittent leurs postes progressivement et éteignent leurs pupitres un à un. Pour finir, Simon Rattle se retrouve seul sur scène, mais voici qu’un concert d’horloges mécaniques retentit dans les haut-parleurs de la salle. L’effet est cocasse. Puis les musiciens reviennent pour le finale de la 90e Symphonie . Alors que le public croit qu’il est temps d’applaudir, Rattle reprend ce finale, comme s’il s’agissait d’une fausse fin, puis il répétera le processus (seconde fausse fin) jusqu’à la vraie fin! Des gags typiquement haydniens que le public salue de bon cœur.