Bande dessinée

Un homme, deux femmes et un chat

Dans «Petit panier aux amandes», la blonde Aline veut se convertir au judaïsme par amour, la brune Knidelette veut aimer tout court et le chat du rabbin, qui a tout compris de l’âme humaine, sème sa zone. Joann Sfar vise à nouveau juste

Roger aime Aline. Il est brun et massif, elle est blonde et gracile. Il est juif, elle est catholique, et il lui vient l’idée qu’elle se convertisse au judaïsme. Il va trouver un rabbin qui puisse l’aider dans l’accomplissement de ce pieux projet. Celui-ci refuse, car ça le dépasse «qu’on puisse avoir envie d’une religion aussi contraignante que la mienne». Il en vient aux mains avec Roger. Finalement, un arrangement est trouvé et Aline apprend auprès de Zlabya l’art de tremper son steak dans plusieurs bains d’eau salée et le truc d’avoir deux vaisselles, l’une pour le lait, l’autre pour la viande…

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L’initiation se déroulerait sans anicroche si le chat du rabbin ne traînait dans les parages, insolent et ratiocineur. La parole lui a été donnée depuis qu’il a mangé un perroquet? Il s’en sert pour cultiver le doute. Observateur avisé du genre humain, il s’avère un fin psychologue doublé d’un dialecticien redoutable, raillant les lois les plus sacrées. «Aucun juif ne peut dire «je suis un bon juif», car sur les 613 commandements, y en a toujours une bonne moitié qu’il arrivera jamais à faire. C’est pour ça qu’ils sont stressés, les juifs», persifle l’impudent matou.

Pendant ce temps, Roger rencontre Knidelette, une fille simple et sensuelle, dont le nom signifie «petit panier aux amandes», une pâtisserie oranaise. Elle excite sa convoitise. La fiancée blonde et tendre? La maîtresse indocile et ardente? Confronté à un dilemme millénaire, cet imbécile de Roger achète la même robe aux deux femmes… Heureusement, il lui reste sa vieille maman. Il peut aller chez elle se pelotonner sur le canapé et oublier ses soucis en mangeant des carottes au cumin et de la saucisse à la menthe…

Nuits bleues

Petit panier aux amandes, huitième tome du Chat du rabbin, est une huitième merveille. Joann Sfar écrit et dessine un récit gourmand, un conte arabe que Voltaire n’aurait pas désavoué, une histoire juive débordant d’autodérision, une parenthèse enchantée dans le fil des conflits religieux.

Le trait fin préfère la suggestion au réalisme. Une feuille de figuier, le dossier ouvragé d’une chaise métallique, une théière sur la table ont des formes rudimentaires visant à l’essence des objets. Les perspectives ondulent, les droites tremblent et biaisent, elles font sentir le vent dans les platanes, l’odeur saline de la mer et la tiédeur des nuits bleues.

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Selon le chat, les rituels innombrables qu’impose le judaïsme servent à ne pas penser à la mort. «C’est juste une méthode pour se désangoisser. Et à mon avis elle est foireuse», croasse le mistigri. Les personnages de Petit panier font donc l’apprentissage de l’échec, les amandes du gâteau sucré laissent un arrière-goût amer et pour toute récompense le chat prend un coup de pied. Trottinant vers de nouvelles aventures, il lance un dernier trait: «Je vais vous dire ce que je pense, ô vous tous les humains: ce qui vous arrive, c’est tant pis pour vous.» A méditer d’urgence.


Joann Sfar, «Le chat du rabbin 8. Petit panier aux amandes», Poisson Pilote, Dargaud, 60 p.

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