Hiver 1944. Blessé sur le front de l’Est, le chauffeur de poids lourds Veit Kolbe, 23 ans, est rapatrié à Vienne pour être soigné. Il vient de passer cinq ans à combattre pour le IIIe Reich. Il a le sentiment d’avoir perdu sa jeunesse: «En Russie, bien souvent, quand les nuages de poussière passaient en cortège sur les campagnes, je me disais: Tiens, voici mes jours…» A sa sortie de l’hôpital, Veit rentre chez lui, le temps que sa blessure à la jambe cicatrise tout à fait. Dès les retrouvailles avec son père, un nazi fervent, le jeune homme réalise amèrement qu’il vient «d’échanger l’enfer du front contre l’enfer familial». Son oncle gendarme lui déniche un logement à Mondsee, un village au pied des Alpes autrichiennes. La convalescence de Veit et son réveil à la vie se dérouleront ainsi à l’écart, à la campagne, tout comme la plus grande partie de ce quatrième ouvrage traduit en français de l’Autrichien Arno Geiger, Le Grand Royaume des ombres.

1944, l’année où tout bascule

Une des forces de ce roman social sur le IIIe Reich est de donner la parole aux personnages par le biais de leurs lettres. Le besoin de fixer sur papier l’expérience vécue, peu importe les conditions matérielles, est très présent tout au long du livre. En plus du récit de Veit Kolbe sur sa convalescence, on suit ainsi grâce à leurs correspondances le parcours d’un père de famille juif, d’un garçon amoureux d’une jeune fille de l’internat du village et de la mère d’une voisine de Veit qui assiste à l’anéantissement de sa ville par les bombes alliées. En racontant de l’intérieur le destin de plusieurs protagonistes, Arno Geiger compose un roman choral sur l’année 1944, celle où l’hypothèse de la défaite commence à s’imposer, où les convictions se lézardent, où tout bascule.

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Sa blessure cicatrise mais Veit devient sujet à des crises d’angoisse. La nuit, il entend parfois les pleurs de sa voisine de palier, qui a un nouveau-né et un mari parti au front. Veit observe aussi l’insouciance des élèves de l’internat pour jeunes filles évacuées, leur enthousiasme préadolescent qui contrastent avec leur endoctrinement. Elles marchent au pas, chantent et pratiquent le sport, dans la stricte discipline imposée par le régime.

A l’opposé de la mise au pas collective, la serre du voisin, où poussent orchidées et tomates, représente un espace de liberté et d’individualité. Veit Kolbe se lie d’amitié avec le jardinier, appelé le Brésilien depuis son retour d’Amérique latine. A son contact, le jeune soldat entrevoit une autre manière de considérer le monde: «Le Parti avait été la raison d’être de ma jeunesse et, même maintenant, je n’arrivais pas à me déprendre tout à fait de l’idée que le F. était un grand homme.» Lorsqu’une jeune fille de l’internat disparaît mystérieusement et que le Brésilien se fait arrêter pour ses propos critiques envers le régime, la situation se complique pour Veit. Avec l’aide de sa voisine, il prend soin de la serre. Les jeunes gens n’y font pas pousser uniquement des légumes. Au gré des séances de jardinage, une attirance réciproque grandit entre eux. Alors qu’il prend conscience du bonheur de l’existence, Veit craint de devoir retourner au front.

Les lettres de l’internat

Comme il l’a expliqué à la radio Deutschlandfunk, Arno Geiger est tombé par hasard en 2008 sur la correspondance de l’internat de jeunes filles de Mondsee. En plus du courrier administratif, il y a trouvé des lettres que les élèves envoyaient à leurs parents ou des messages qu’elles recevaient d’eux. Arno Geiger a conçu ses personnages à partir de ces lettres. Dans le dernier chapitre, il lève le voile sur ces sources. Pour chaque personnage, il donne les informations factuelles qu’il a pu obtenir sur la personne qui l’a inspiré: dates de naissance et de mort, enfants, cause du décès.

Tout le roman est nourri de cette documentation. Arno Geiger a lu des milliers de lettres de l’époque pour s’imprégner des façons de parler et de penser en 1944, pour y glaner des expressions, des tournures de phrase, des noms de produits aujourd’hui disparus, des préoccupations liées à la guerre. Comme il l’explique, Le Grand Royaume des ombres est «une maison inventée mais avec de vraies portes et de vraies fenêtres». Ce souci du détail qui redonne vie non seulement à des femmes et des hommes mais aussi à tout un climat, toute une société, souligne avec d’autant plus de force l’absurde entreprise de mort que sont les guerres.

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Arno Geiger, «Le Grand Royaume des ombres», Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, Gallimard, 496 p.