Pas un reportage sur l’Inde qui ne déploie ses foules agglutinées dans les rues coloniales de Bombay; l’Indien n’existerait que dans la cohue. Pas un pays, pourtant, qui ne vénère autant ses individualités. Acteurs de cinéma, politiciens dynastiques, partout des portraits, des statues et des publicités de grands Indiens miraculeux dont le cycle des réincarnations semble sur le point de s’arrêter.

Un soir de 2002 à Puna, dans un festival de plein air dédié à la musique classique hindoustanie, l’encens brûle plus vite. Une vieille dame au cheveu très noir, en tulle rose, se racle la gorge sur l’avant-scène. C’est un principe chez les vocalistes du sous-continent; les conséquences mêmes d’une laryngite chronique participent déjà de la musique. Shubha Gurtu, qui allait mourir deux ans plus tard, walkyrie d’un chant léger et amoureux nommé thumri, bousculait le mélomane le mieux arrimé.

On avait déjà vu son fils plus d’une dizaine de fois. Trilok Gurtu, qui joue ce soir à Paléo. Toujours clinquant sur une batterie assise, aux côtés de John McLaughlin, de Don Cherry et d’autres gourous calés du jazz mondial. Trilok a toujours eu foi en lui-même. Il vous explique en quatre minutes d’anglais précipité trois millénaires de musique indienne. Il est fringant, virtuose, certain de sa suprématie sur les tablas et tout ce qui se frappe.

Mais cette nuit-là, aux côtés de sa mère, il renfile son costume de môme honteux, gauche dans ses précautions. Subha le regarde. Il fond, se terre derrière ses peaux. Il y a là, chez ce disciple devenu maître, un retour de l’ordre ancien. La musique indienne se nourrit de héros neufs qui ont sur la tête l’ombre de ceux qui les ont laissés faire.

Cette chronique relate les nuits du Village du Monde au Paléo, consacré cette année à l’Inde.