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Un innocent dans l’Amérique des années 1950

Don Carpenter signe un roman social épuré et bouleversant

Après dix-huit ans d’internement, Semple se retrouve à la porte de l’asile. Pendant ce temps, il a appris à contrôler les gestes et les cris désordonnés qui lui valaient les coups et les enveloppements dans des draps de contention. Le travail dans les champs de maïs brûlants, il n’a fait que le regarder par la fenêtre. Le bon sens de quelques médecins lui a évité la lobotomie, encore courante dans ces années 1950 aux Etats-Unis. Pour quelle raison Semple s’est-il retrouvé dans cette institution à la fin de l’adolescence, on l’apprendra beaucoup plus tard, elle est fracassante. En attendant, après quelques pages sobres et saisissantes sur la vie asilaire, on le suit dans le bus qui le ramène dans la petite ville de son enfance. Il a 35 ans, ni métier ni famille, démuni, «ni malheureux ni déçu», juste un peu effrayé d’avoir à «interagir avec les autres après avoir appris pendant tant d’années à vivre sans».

Rebuffade et mépris

Ce retour est d’abord un flash-back. A l’adolescence, la figure dévorée d’acné, les dents gâtées, l’élocution difficile, Semple est la cible idéale des mauvaises blagues. Personne ne s’adresse à lui autrement que sur le ton de la rebuffade et du mépris, en classe et à la maison où il vit entre ses grands-parents et une mère alcoolique, perdue dans ses rêves. C’est l’époque de la voiture triomphante. Tous les garçons bichonnent la leur, y culbutent les filles et l’esquintent les soirs de beuverie. Ces jeunes machos de classe moyenne respectent des hiérarchies rigoureuses, fondées sur les exploits sportifs, les conquêtes féminines, la cylindrée de la voiture, le statut social et économique des parents.

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Le leader toutes catégories, cynisme compris, est Harold Hunt. Il entretient avec la belle Carole des rapports de séduction durs et destructeurs, au milieu desquels Semple sera broyé. Sa vie après l’asile est une très lente et très courageuse conquête de soi – à travers les boulots ingrats, la solitude et l’acceptation de sa propre étrangeté, inquiétante pour les autres. Harold Hunt resurgit, homme d’affaires qui a réussi. Il exerce sur Semple une fascination qui débouche sur une fin brutale et ouverte.

Dans la veine de Sale temps pour les braves, dans un registre différent d’Un dernier verre au bar sans nom (Cambourakis, 2012 et 2016), qui montrait de jeunes auteurs se débattant dans le sillage de la beat generation, Clair-obscur est un roman social complexe, bouleversant dans son dépouillement même.


Roman
Don Carpenter
Clair-obscur
Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy
Cambourakis, 164 p.

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