La guerre du Vietnam, ce sont de funestes relents de napalm qui, depuis plus d’un demi-siècle, continuent à s’échapper de la mémoire collective. Côté américain, on ne compte plus les auteurs qui en ont fait une métaphore de l’enfer, de Michael Herr à Denis Johnson, de Tim O’Brien à Robert Stone et à Karl Marlantes.

Côté asiatique, elle a servi de théâtre à bien des romanciers, à commencer par Duong Thu Huong, la mère Courage miraculeusement rescapée de la mitraille yankee, avant d’être la proie d’un régime de plus en plus totalitaire qui a fini par la contraindre à l’exil en France. A ses témoignages, il faut maintenant ajouter cet incandescent Sympathisant, un premier roman qui a valu le Prix Pulitzer 2016 à Viet Thanh Nguyen.

Né au Vietnam en 1971, il a fui son pays avec sa famille au lendemain de la chute de Saigon et, comme tant d’autres boat people, il a rejoint un camp de réfugiés aux Etats-Unis où il a fini par s’installer – il vit aujourd’hui à Los Angeles.

Pathétique monologue

Quand s’ouvre le récit, en avril 1975, Saigon va tomber entre les mains des communistes. La guerre s’est tragiquement enlisée, la Baie d’Halong s’est colorée de rouge et la panique s’empare de la capitale tandis que les troupes américaines s’apprêtent à fuir ce bourbier.

Reclus dans sa villa constellée de barbelés, un général couvert de médailles et de cicatrices brûle lui aussi de rejoindre les Etats-Unis, de même que le narrateur du roman, un officier du renseignement qui, entre deux whiskies, passe son temps à écouter le pathétique monologue de son supérieur, écœuré par ce qu’il a subi pendant la plus sale des guerres.

Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double

Ce que l’on sait de cet étrange narrateur, au début, c’est qu’il a servi le général avec une fidélité exemplaire, tant sa haine des communistes semble profonde. Mais la vérité est autrement plus déconcertante. Parce que ce fantôme dont nous ne connaîtrons jamais le nom est en réalité un agent double au service du Nord-Vietnam.

Une taupe, un espion condamné à cacher constamment son jeu… Au détour de ses confidences, on apprendra également qu’il est le fils illégitime d’un prêtre catholique français et d’une mère vietnamienne. De quoi être traité de bâtard tout au long de sa jeunesse, un fardeau qui le contraignit à rester dans l’ombre lorsqu’il alla faire ses études aux USA – où, déjà, il frayait clandestinement avec les communistes.

Puis viendra la guerre, un interminable calvaire pour ce Janus qui, sans jamais être l’objet du moindre soupçon, naviguera entre les deux camps avant de s’échapper in extremis de Saigon en 1975, en compagnie du général.

Mission suicide

Quand ils débarqueront enfin à Los Angeles, ils essaieront de se recréer un petit bout de Vietnam dans le melting-pot californien. Mais notre narrateur continuera à intriguer au service des communistes.

«La vie est une mission suicide. Nous sommes des révolutionnaires et les révolutionnaires ne peuvent jamais être innocents», dira celui qui, tout en envoyant des informations codées à ses camarades restés au pays, sera prêt à sacrifier un ami pour ne pas être démasqué par le général, de plus en plus convaincu qu’un parjure se cache parmi eux.

Et quand Hollywood lui proposera de superviser un film sur la guerre du Vietnam tourné aux Philippines, il découvrira comment on s’y prend pour transformer le martyre de tout un peuple en un vulgaire péplum de propagande anticommuniste. Comme si les tragédies de l’Histoire pouvaient être effacées d’un simple mouvement de caméra – autre sujet de réflexion sous la plume de Viet Thanh Nguyen.

Impossible innocence

Ambiances à la John Le Carré, suspense à la Graham Greene, Le Sympathisant reconstitue par le menu la débâcle de Saigon tout en donnant à voir la guerre de façon inédite, sous les deux angles à la fois – américain et asiatique. Aucun manichéisme, donc, dans ces pages où s’entremêlent de profondes méditations sur la trahison, l’impossible innocence, la duplicité, la compromission, le déracinement.

Et sur la perte d’identité, lorsque votre engagement politique vous contraint à vivre masqué, en dissimulant votre propre visage sur ce «lit de clous» qu’est l’existence d’un espion. Un espion doublé d’un bâtard mais, aussi, d’une sorte de médium «capable de voir n’importe quel problème des deux côtés».

A ce portrait d’un homme déchiré – et bientôt décapité sous le couperet des idéologies révolutionnaires –, s’ajoutent toutes les humiliations de la diaspora vietnamienne en Californie, un microcosme «regardé avec dégoût par la plupart des Américains, parce qu’il leur rappelle leur cuisante défaite». C’est dire la richesse de ce premier roman, un coup d’essai qui restera un coup de maître.


Viet Thanh Nguyen, «Le Sympathisant», traduction de l’anglais par Clément Baude, Belfond, 490 p.