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/Librairies du Monde 1/8

Un jardin d’ombre et de mots

A Berlin, une villa entourée de verdure célèbre le livre. Elle acceuille une Maison de la littérature, financée par la municipalité. Visite guidée de ces lieux où écrivains et lectures sont rois.

C’est une élégante villa du début du siècle dernier, plantée au milieu d’un jardin ombragé, une librairie où l’on accède par une allée plantée de rosiers… Cette oasis de fraîcheur se trouve au numéro 23 de la Fasanenstrasse, à deux pas du Kurfürstendamm, la principale artère commerçante de Berlin-Ouest. La demeure, jadis édifiée pour le capitaine de frégate Richard Hildebrandt et Louise, son épouse et amatrice de littérature, a conservé tout son charme et nombre d’éléments de la décoration d’origine.

L’histoire de la maison est liée à la littérature: Nabokov a lu des poèmes ici, du temps où résidait là un club d’exilés russes. Et dans les sombres années du 3e Reich, la maison d’édition Rabenpresse (fondée en 1926 par Victor Otto Stomps, plus tard connu en Suisse sous le nom de Jean Gebser) a continué à publier des auteurs condamnés par le régime nazi.

En 1986, la municipalité de Berlin, propriétaire du bâtiment, décide de consacrer ce lieu magique à la littérature. Les étages supérieurs de la bâtisse sont réservés à la Literaturhaus, la Maison de la littérature de Berlin, première du genre en Allemagne. Depuis, d’autres Maisons littéraires ont vu le jour, à Munich, Hambourg, Stuttgart, Cologne ou Francfort, mais aussi à Zurich, Bâle ou Copenhague. Le concept des Maisons littéraires, organisées en fondations soutenues par l’Etat, s’est répandu par la suite en Autriche, aux Pays-Bas, en Belgique et en Italie. Toutes ont pour objectif la promotion d’auteurs contemporains.

Le «Bel Etage», au rez-de-chaussée surélevé où se trouvaient jadis les pièces de réception et le jardin d’hiver de la villa des Hildebrandt, est transformé en café. Les 120 mètres carrés du sous-sol sont réservés aux livres. De l’extérieur, quelques marches permettent d’accéder, légèrement en contrebas, à la librairie Kohlhaas & Company, fondée en 1988, à la veille de la chute du Mur.

Renate Georgi travaille là depuis 1989, fière d’offrir à sa clientèle d’habitués et aux nombreux touristes attirés par le café et le jardin une littérature de qualité. «Une librairie fait bien sûr partie du concept d’une Maison de la littérature. Nous offrons de la littérature en lien avec les événements et le profil de la Maison de la littérature, explique la libraire. On y trouve les livres des auteurs qui viennent ici donner lecture de leurs œuvres; les livres d’auteurs évoqués dans les expositions temporaires qui sont régulièrement organisées; mais aussi un fonds de littérature consacrée au lyrisme – l’un de nos points forts –, sans oublier le fonds de littérature juive qui est une des particularités des lieux depuis l’ouverture. Bien sûr, nous avons aussi en rayon les romans du moment, ceux dont on parle beaucoup, à condition qu’ils aient un bon niveau littéraire. Nous proposons également quantité de petits éditeurs.»

«Dans les premières années après la chute du Mur, continueRenate Georgi, la Maison de la littérature a attiré de nombreux auteurs venus d’Europe de l’Est: Herta Müller, Péter Estherázy ou Oskar Pastior ont fait partie de la maison…»

«Oskar Pastior, se souvient son ami Ernest Wichner, directeur de la Maison de la littérature, était un habitué.» Et tout comme Pastior ou Herta Müller, Ernest Wichner, lui-même écrivain et traducteur, fait partie de ces Roumains de langue allemande qui ont choisi de fuir le régime communiste. Il est né dans le même village qu’Herta Müller, qu’il connaît depuis leurs 15 ans. Il a quitté la Roumanie en 1975, à 23 ans. En 2004, il accompagne Herta Müller et Oskar ­Pastior en Ukraine, où ce dernier avait été déporté entre 1945 et 1949. Ce voyage a fourni la matière d’ Atemschaukel ( La Balançoire du souffle , à paraître chez Gallimard), le roman d’Herta Müller publié en 2009, l’année de son Nobel de littérature. «Pastior venait chaque lundi. C’était un écrivain de l’ancienne génération, se souvient Wichner. Il venait avec des pages de manuscrit tapées à la machine, faisait des photocopies qu’il envoyait à son éditeur ou classait ses papiers. Nous buvions un café, nous parlions. Nous avons plusieurs fois voyagé ensemble.» Pastior est décédé en octobre 2006 à Francfort.

Dans cette Maison de la littérature, une exposition prochaine racontera précisément Herta Müller et la littérature allemande de Roumanie. Une autre exposition a tenté de montrer la cassure qu’a représentée 1945 pour les écrivains allemands; une autre encore s’est attachée à une autre rupture, celle de 1989 pour les auteurs est-allemands.

Ni la Maison de la littérature ni la librairie ne survivraient sans le soutien de la municipalité de Berlin, propriétaire des lieux. Le loyer de la librairie, située dans l’un des quartiers les plus chers de la ville, est subventionné. La Maison de la littérature reçoit 370 000 euros du budget culturel. «J’aime venir ici, explique Barbara, une habituée de 63 ans… J’aime les livres. Ici, on peut flâner, prendre son temps pour chercher une perle rare…» Barbara est représentative de ce public ex-soixante-huitard, typique des abords du Ku’damm, nom que les Berlinois de l’Ouest donnent à leur artère principale. Elle se rend régulièrement aux rencontres organisées avec des auteurs. Comme ce 23 juin, où une cinquantaine de personnes étaient venues écouter Jan Faktor lire des extraits de son dernier livre qui raconte l’enfance de Georg ­Sorgen dans la Prague communiste. «C’était un soir où l’équipe d’Allemagne jouait et nous pensions que nous n’aurions que trois auditeurs, se souvient ­Wichner. Cinquante personnes sont venues, et c’était extraordinaire…»

Berlin, Literaturhaus Fasanenstrasse 23 www.literaturhaus-berlin.de

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