Livres

Un jardin comme ultime refuge pour la romancière italienne Pia Pera

Atteinte d’une sclérose en plaques, Pia Pera, aujourd’hui disparue, livre un hymne vibrant à son jardin, berceau de ses derniers jours sur terre

Le lecteur apprend à maîtriser son émotion en lisant le beau livre de Pia Pera. S’il est difficile d’oublier le tragique qui forme la toile de fond de ce livre – une femme qui joue de toutes les ruses pour tenir à distance la maladie de la sclérose en plaques dont elle est atteinte – on voudrait retenir de ce récit la magnifique leçon de courage et de vie qu’il prodigue: «Une femme qui ne s’épargnait aucun combat, personnage extravagant et toujours dans l’action dans la première partie de sa vie, et qui se dédie, dans la deuxième moitié, à la quête de la sagesse et de la paix avec elle-même et avec le monde», comme l’écrit son ami l’écrivain italien Edoardo Albinati.

«Cette paix, précise le romancier romain, elle avait commencé à la trouver avant d’être surprise par la maladie à laquelle elle fit front avec une ironie digne des martyrs et des saints, à travers un spectaculaire renversement existentiel: la découverte du potager, du jardin.» Et, dans cet hommage rendu à Pia un an après sa mort, en 2017, Albinati conclut: «C’est comme si, en s’adonnant à une philosophie physique, terrestre, praticable par quiconque se trouve en possession d’un bout de terre, elle nous disait: «Si je suis arrivée à cet état de contemplation, moi qui ai toujours brûlé d’impatience, cela veut dire que tout le monde peut y arriver, la voie est là, ouverte à tous.»

Miracles des bourgeonnements

«Si, au départ, j’ai pris soin du jardin, accomplissant toutes les tâches en parfaite autonomie, écrit Pia dans la première phase de la maladie, maintenant je dois m’occuper de moi-même. Le temps naguère consacré à tailler, creuser des trous, brûler des branches, piocher, faucher l’herbe, m’est dorénavant volé par les soins nécessaires à ma survie. Le jardin, à présent, c’est presque moi.» Toujours attentive au rythme des saisons et aux petits miracles des bourgeonnements, elle note ses impressions saisissantes de vérité et de simplicité, et dessine un tableau qui a la grâce et la légèreté d’une calligraphie orientale: «Voici les averses puissantes et joyeuses de novembre. Ces trombes d’eaux qui se déversent du haut du ciel me mettent en joie; elles s’accompagnent d’un petit brouillard diffus, emplissant tout l’espace du jardin pour le transformer en une sorte de matrice opalescente. Les formes se détachent avec un surcroît de présence, la lumière vire à l’illumination, on dirait qu’elle vient de l’intérieur.»

Et encore: «Ces jours-ci, les acanthes ont fleuri. Des épis immenses qu’ont dirait éclos en une seule nuit. Sur ces épis, des fleurs aux grandes lèvres, blanc sale et lie-de-vin. Bourdons, abeilles et autres insectes dont je ne connais pas les noms, certains noirs comme du jais, entrent à l’intérieur, méthodiquement, fleur après fleur. Tantôt, je les vois entrer, tantôt je devine leur présence au frémissement des pétales. De brèves incursions prédatrices. C’est beau de faire l’amour entre émissaires de royaumes différents.»

Pia se livre dans cette confession à un exercice spirituel d’une grande honnêteté, à laquelle le lecteur lui-même ne peut se soustraire: elle se souvient du temps de la santé et de l’activité arrogantes: «Avec le souvenir encore frais de toute cette insolence – je devrais dire de cette absence de pitié – la maladie qui me frappe à mon tour ne manque pas d’ironie, écrit-elle. Les amis pensant comme je pensais naguère m’ont abandonnée. D’autres au contraire sont devenus plus assidus, plus affectueux.»

La main secourable des livres

Mais c’est la pudeur qui domine chez cette grande âme qui découvre avec gratitude «la part meilleure» de l’homme aux derniers jours de sa vie: «Appuyée sur ma canne – d’abord une, puis deux – j’ai été sidérée par la gentillesse avec laquelle on me traitait. La voilà, la preuve que les autres sont meilleurs, plus humains que moi.» «Miracle, écrit-elle: rien n’est vraiment la fin du monde, quand l’âme est forte, les affections sont solides, les ressources intérieures infinies. A elles deux, la mémoire et l’écriture savent faire revivre un monde.»

Et l’on découvre dans ces pages le secours par la littérature – par le Verbe – qu’elle transmet à ceux qui la lisent et entrent en conversation avec elle: Emily Dickinson, à qui le titre de son livre emprunte un vers: «Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin…»; le Guide des égarés de Maïmonide et le père Pavel Florenski dans La colonne et le fondement de la vérité; le poème Les gens sur le pont de Wislawa Szymborska; le Livre de Samuel… et Stevenson, qui lui prête sa voix:

«Vous ne trouvez pas que c’est dur,
Quand tout le ciel est bleu azur,
D’être obligé d’aller au lit,
Quand c’est de jouer que j’ai envie?»


Récit
Pia Pera
Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin
Préface de Simonetta Greggio
Traduit de l’italien par Béatrice Vierne
Arthaud, 240 p.

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