rétrospective

«Un jour, il a fallu enterrer des bien portants»

Nos critiques racontent chaque jour leur année. Aujourd’hui, Rocco Zacheo recompose six histoires musicales marquantes

Territoire imaginaire

Il arrive sur un vélo branché, dépourvu de vitesses et de freins. Sa moustache est soignée, son débardeur évasé, son jeans serré et ses baskets usées à l’invraisemblable. Kadebostan est en phase, comme on dit: ses apparences réfléchissent à peu de chose près tous les codes esthétiques d’une jeunesse farouchement décontractée. Mais cette carapace de signes cool est trompeuse, le musicien n’est pas vraiment à Genève, sur la terrasse du café où je le rencontre longuement. Il est ailleurs, dans une géographie imaginaire qu’il s’est bâtie de toutes pièces et qu’il a baptisée République de Kadebostany. Je découvre par petites touches cette entité physique qu’aucun atlas ne mentionne. Je note les informations de géopolitique livrées par son président autoproclamé; j’enregistre les lignes de sa culture musicale et je me laisse emporter par l’histoire de la fanfare fondée par mon interlocuteur. Les bières s’enchaînent sous le cagnard de juillet. Kadebostan poursuit son jeu du chat et de la souris en précipitant le réel dans une affabulation irrésistible. Son attaché de presse? C’est le ministre de l’information de Kadebostany. Ses explorations musicales? Elles penchent vers l’Orient mais sont charpentées par l’electro. Ses outils de travail? Des machines désuètes, bricolées parfois avec un sens rare du génie. Ce fut ma plus belle interview de l’année. Celle d’un artiste qui a transformé ses ambitions en une cosmogonie folle et démesurée.

Les trêves

C’est une constante qui s’est affirmée cette année encore. Les disques s’empilent sans cesse aux côtés du clavier et de l’écran. Les tours de plastique me regardent et attendent que je me décide à les écouter. Ces totems d’un autre âge, qu’on sait destinés à disparaître sous la poussée de la musique immatérielle, cachent mal les blessures d’une industrie aux abois, qui parle de plus en plus fort pour promouvoir ses artistes et pour écouler les copies. Le spectacle vire souvent au pathétique. Un modèle économique affronte son déclin, un secteur jadis florissant est désormais englué dans une lente agonie. L’hystérie d’une partie des acteurs pousse à vendre des génies présumés, des sauveurs du rock et de la pop dont le Migros data n’excède pourtant pas les trente jours. Dans le brouhaha indistinct qui entoure le chroniqueur, des instants de trêves: des albums qui apaisent, qui laissent la place au silence, à la poésie et à l’économie de moyens. De 2011, je retiens deux fulgurances: celle de l’Américain Will Oldham, qui a poursuivi en novembre un parcours dépouillé et profond avec l’album Wolfroy Goes to Town. Celle de Thurston Moore aussi, figure des indispensables Sonic Youth, qui a débranché en juin sa fougue électrique pour livrer un autre visage, caché, intime et émouvant. Son Demolished Thoughts est la première pierre d’un édifice qu’on souhaite imposant.

Les mots et les choses

La nouvelle vie en solo de Carl Barat – ancienne guitare des défunts Libertines – est accompagnée par quelques lignes qui sentent bon l’hagiographie. Les préposés à la communication disent de lui qu’il a arrêté les excès, qu’il a tiré un trait sur les abus de substances. La paternité récente de l’artiste aurait donc gagné la partie contre les démons qui ont longtemps tenaillé cette figure glamour de la scène britannique. Voilà pour les mots. Plus tard, il y a eu les choses. Soit un coup de fil en septembre pour une interview dont les propos indistincts, pâteux et hésitants m’ont plongé une première fois dans le doute. Il y a eu ensuite son triste passage au dernier festival de La Bâtie pour confirmer les intuitions. La nouvelle vie en solo de Carl Barat est aussi claudicante que l’ancienne. Les mots hagiographes ont été balayés par les choses sensibles.

Rideau sur une légende

Un jour, il a fallu enterrer des bien portants. En plein mois de septembre, la nouvelle est tombée inattendue: les Américains de R.E.M mettaient fin à une carrière longue et couronnée par un succès planétaire. Le quatuor, puis trio d’Athens (Etat de Géorgie) a dessiné une parabole connue. Il est passé par la scène indépendante, a connu des échos flatteurs grâce au riche réseau des radios de campus aux Etats-Unis avant de remplir les grands stades du monde. Ses chiffres sont vertigineux. Celui-ci par exemple: 70 millions d’albums écoulés en trois décennies d’existence… Il y a eu des œuvres dispensables dans le long chemin, puis un dernier sursaut en forme d’anthologie testamentaire (Collapse Into Now). Il y a eu enfin ce sens du tempo, rare en musique, qui a fait comprendre à Michael Stipe et à ses complices que leur temps était passé, qu’il n’y avait plus rien à ajouter à ce qui était déjà dans les bacs. Loin de la déchéance et de la guerre d’ego, R.E.M est trépassé debout, avec une classe qu’on peine à trouver ailleurs.

Une vie sous perfusion

N’est pas R.E.M. qui veut, justement. Le plus beau contre-exemple est distillé par The Strokes, quintette new-yorkais un temps irrésistible. Au mois de mars, le groupe a fait mine de se retrouver pour accompagner dans la douleur la sortie d’un album (Angles) raté. Ce qui importe, au-delà de la qualité de l’œuvre, est ailleurs, dans cet étrange théâtre de la déchéance qu’alimente une bande dont on a dit une fois qu’elle avait sauvé le rock. Julian Casablancas, le chanteur, a posé sa voix loin de ses quatre compagnons: lui à Los Angeles, les autres sur la côte Est. Le groupe ne se supporte plus et l’état d’implosion imminente dans lequel il vit depuis deux ans est aiguisé par les abus de toutes sortes. Pourquoi ne pas arrêter alors? Pourquoi ne pas consulter le lucide Michael Stipe? Mystère du business…

La disparue

Dans un monde sans drames, je serais entré dans le domaine du Paléo Festival et quelques heures plus tard, je l’aurais aperçue sur la Grande Scène. Ce jour de juillet, alors que je franchissais un barrage de la manifestation nyonnaise, une autre réalité s’est dessinée. Mon téléphone mobile a vibré: une collègue m’annonçait la mort d’Amy Winehouse. J’ai repensé à Belgrade, là où sa dernière apparition avait servi de préambule au drame final. J’ai entendu sa voix et je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que la disparue allait générer comme mémorial. Son «album» posthume a confirmé mes craintes.

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