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«Un jour, l’anglais se dispersera, se créolisera»

Malgré le déclin de l’empire américain, la langue anglaise continue de fasciner les élites des pays industrialisés et émergents. Cet asservissement volontaire affecte la diversité linguistique et même notre manière de penser, affirme Claude Hagège dans son dernier livre, «Contre la pensée unique»

Genre: Essai
Qui ? Claude Hagège
Titre: Contre la pensée unique
Chez qui ? Odile Jacob, 244 p.

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Linguiste et militant: l’association est peu commune, elle fait l’atout – et le charme – de Claude Hagège. On le dit champion du français, parce qu’il manie le verbe à la perfection et lutte contre les intrusions de l’anglais dans les comités d’entreprise ou sur les vitrines des magasins. Mais sa cause est plus vaste: c’est bien la précieuse diversité des langues qu’il promeut, écosystèmes variés porteurs de manières de voir, de sentir et de rêver le monde. Depuis des décennies, il marche contre le vent dominant, un vent qui hurle à la vitesse, au changement permanent, qui n’a pas le temps d’apprendre, qui balaye la variété au nom du progrès, qui impose enfin, par «commodité», une langue et une pensée uniques. Claude Hagège le révolté n’est inféodé à aucun parti, si ce n’est celui de l’amour des langues. Rencontre à son domicile parisien.

Samedi Culturel: Quel rapport entretenez-vous avec la langue anglaise? Est-elle exclue de votre affection, réputée généreuse, envers les langues du monde?

Claude Hagège: Non, ma passion des langues est universelle! Je récuse quelque chose d’externe à l’anglais, qui est son statut de langue véhiculaire unique. Mais il est vrai que je ne partage pas l’attirance qu’ont beaucoup de gens pour la phonétique de cette langue. Elle n’est pas laide, mais ses nombreuses diphtongues (c’est-à-dire des voyelles qui changent de timbre en cours d’émission, par exemple bow) et ses «r» très rétroflexes (surtout dans la prononciation américaine) ne me séduisent guère. A mes oreilles, la phonétique du russe ou celle du hongrois sont incomparablement plus belles.

Dans votre livre, vous évoquez la menace que constitue l’anglais à l’égard des langues internationales, comme le français ou l’espagnol. Y a-t-il vraiment menace, et dans quelle mesure?

Elles ne sont menacées que dans la mesure où leurs usagers se laissent complètement séduire, dominer et même coloniser. L’imposition de l’anglais dans le spectacle de la rue et dans les relations de travail est certainement quelque chose de redoutable, car c’est notamment un outil de domination des dirigeants envers leurs subordonnées qui le maîtrisent moins. Mais ce danger a trouvé sa limite: l’anglais, malgré sa présence oppressive, ne revêt pas les attributs d’une langue vernaculaire: il ne s’est pas installé dans l’intimité des foyers.

L’anglais va-t-il en arriver là?

Non, je crois que ses chances s’amenuisent. Car on observe une forte réaction identitaire dans les nations d’Europe et du reste du monde, qui rétablit l’équilibre par rapport aux années 1945-1975. A cette époque, les Etats-Unis ont mené une politique offensive pour répandre l’anglais sur la planète, notamment par le biais du cinéma et de la culture en général. Mais aujourd’hui, ce sont les élites économiques des pays américanisés (essentiellement l’Europe occidentale et l’Asie du Sud-Est) qui ont pris le relais. C’est dans ce contexte que j’appelle de mes vœux la diffusion d’autres langues, et notamment du français, contre l’emprise d’une seule langue véhiculaire. Je me réjouis aussi de voir la diffusion du chinois dans le monde, une langue qui n’est pas aussi compliquée que l’on croit – malgré les caractères.

Qu’est-ce qui fait qu’une langue ­s’exporte avec succès?

De façon combinée avec les facteurs économiques, c’est l’image psychologique, le prestige véhiculé par une langue qui est capital. Prenez l’allemand: sous les chevaliers teutoniques au Moyen Age et sous les nazis, l’Europe a été transie d’allemand, hélas dans la violence. Or aujourd’hui l’Allemagne a retrouvé un visage avenant, et la langue allemande plaît de nouveau en Europe centrale, comme avant la Seconde Guerre mondiale. On la parle plus volontiers en Hongrie, en Slovaquie. L’image pacifique des Allemands a supplanté la caricature des nazis aboyant l’allemand dans les vieux films.

N’est-il pas bénéfique qu’il y ait une seule langue véhiculaire dans notre monde globalisé, utile aux hommes d’affaires pressés comme aux migrants fraîchement arrivés dans un nouveau pays?

Cet argument est aux antipodes de mes convictions. Beaucoup de gens invoquent en effet la commodité. Moi, je prône la diversité et l’apprentissage des langues des autres, parce que c’est la façon la plus efficace de communiquer. Or une langue véhiculaire ne permet pas d’approfondir.

Le danger d’une langue véhiculaire unique, dites-vous, c’est qu’elle modifie notre façon de penser.

Je ne le dis pas de façon aussi radicale. L’influence cognitive sur la pensée n’est pas aussi décisive. En revanche, à comparer l’anglais au latin, on se rend compte que ce dernier n’a jamais eu autant d’importance. Parce que le latin, après la chute de l’Empire romain, n’était la langue d’aucun pays, hormis de la papauté. Tandis que l’anglais est la langue de pays industrialisés parmi les plus riches et les plus puissants du monde, en dépit du déclin relatif de leur économie. Sa diffusion à large échelle est sans précédent dans l’histoire.

Mais que véhicule donc l’anglais de si terrible?

La pensée économico-politique néolibérale, dont l’anglais est le vecteur. Nous sommes tellement influencés, tellement façonnés par ce mode de penser que nous ne songeons même plus à le récuser.

N’y a-t-il pas, dans l’histoire récente, d’autres exemples comparables de pressions exercées par une langue?

Dans les zones d’influence soviétiques, la pression exercée par le russe a été l’occasion d’une affirmation identitaire devenue symbole de résistance. Plus récemment, on observe la même chose du côté des Kurdes et des Tibétains. Cela devrait servir de mise en garde contre ceux qui rêvent d’une langue unique dans le monde: ils devront compter avec l’émergence de sursauts identitaires. Par ailleurs, la diversité est dans la nature des choses, tout comme l’évolution. A supposer que l’anglais devienne langue unique du monde, il aurait tôt fait de se disperser en langues différentes.

L’anglais est-il lui-même menacé?

C’est ce que pensent les old british spinsters – les vieilles filles britanniques – et les gens du nord-est des Etats-Unis: cette vocation de diffusion mondiale est pour eux un malheur. Il est possible que l’anglais se créolise en plusieurs langues. A vrai dire, je n’en perdrai pas le sommeil.

Connaîtra-t-il le sort du latin?

Je n’en doute pas. Le latin a donné lieu à cinq langues romanes, apparues à l’insu de leurs usagers, qui croyaient continuer à parler en latin. Cela s’est donc passé de façon très progressive. Toutefois, le latin n’a pas bénéficié de l’extrême rapidité et puissance des moyens de communication actuels. Grâce à l’ordinateur et aux satellites, l’anglais est assuré, sous sa forme écrite, d’une certaine durée. En revanche, les formes locales d’anglais sont tellement différentes dans le monde qu’elles suscitent des inquiétudes. On parle des «NNVE», «Non-native Varieties of English». Il y a ainsi des formes d’anglais africains et asiatiques qui se sont développées dans le sillage de la présence coloniale. Elles sont maintenant promues langues officielles. En Inde, hormis l’anglais des élites, les classes moyennes parlent en général un anglais fort différent des normes anglo-américaines, qui sert de langue véhiculaire dans ce pays multilingue. Aux Etats-Unis même, le «chicano» des Mexicains et l’«afro-american» des Noirs ont gagné en reconnaissance.

Vous qui connaissez aussi la Suisse, que pensez-vous de la dialectisation croissante de la partie alémanique? N’y a-t-il pas là aussi un danger, mais inverse cette fois, d’éclatement?

Cela ne me semble pas un danger tant que la langue de la presse, de la radio et de la télévision est l’allemand. Je comprends l’attachement profond des Alémaniques à leurs dialectes, et puis concevoir que l’allemand soit récusé comme langue d’enseignement trop précoce à l’école. Ce qui me semble plus grave, dans votre pays, c’est qu’entre communautés linguistiques l’anglais devienne la langue usuelle de communication. C’est une situation déplorable, due à la mauvaise volonté des Romands à apprendre l’allemand. L’argument machiavélique qu’ils avancent consiste à dire: «Mais quel allemand apprendre? Les dialectes foisonnants ou l’allemand?» Conséquence, les germanophones sont devenus moins enclins à apprendre le français qu’autrefois. Tout cela favorise le jeu de l’anglais au sein même de la Suisse. Je trouve cela fâcheux, d’autant que la Suisse était considérée dans les années 80 comme le paradis du multilinguisme, à l’heure des grands efforts de valorisation des parlers romanches.

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Gandhi

Cité dans «Contre la pensée unique»

«Donner à des millions d’hommes la connaissance de l’anglais, c’est comme les réduire en esclavage»
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