Hugo Hamilton. Déjanté. Trad. de Katia Holmes. Phébus, 236 p.

Les mauvais pères font-ils les bons romanciers? Sans doute, et la preuve s'appelle Hugo Hamilton. Cet Irlandais a raconté dans un récit éblouissant (Sang impur, Prix Femina étranger 2004) comment, sous l'étouffoir dublinois des années 1950, son adolescence avait été torpillée par un père foutraque et ultra-nationaliste, qui exigeait que ses enfants parlent le gaélique à la maison et qui les tabassait copieusement s'ils osaient prononcer la moindre syllabe en anglais, la langue de l'ennemi. Face à ce tyranneau, qui livrait un combat perdu au nom d'une idéologie rétrograde, le jeune Hamilton découvrit à ses dépens que la parole pouvait être un redoutable champ de bataille. Et s'il y laissa quelques plumes, il en ressortit avec une certitude: il serait écrivain. Pour transgresser l'interdit paternel. Et pour reconquérir les mots dont il avait été cruellement privé, dans les ténèbres de son enfance.

Pat Coyne, le héros de Déjanté(Headbanger), a lui aussi vécu sous la férule d'un père fanatisé - et victime de sa folle passion pour les abeilles -, mais on s'échappe cette fois du sentier autobiographique pour entrer dans la série noire. Un club très fermé où Hamilton aura désormais sa place: en se frottant au polar, ce petit frère de John McGahern prouve qu'il est également capable de chasser sur les terres de Léo Malet. Car son Pat Coyne est le sosie de Nestor Burma, en plus tourbé puisqu'il est Irlandais: ce flic rouspéteur passe son temps à houspiller les parasites, les golfeurs, les faux artistes («trop de créativité dans le monde!» bougonne-t-il), les cracheurs de chewing-gums, les pollueurs, les tagueurs et tous les gobe-mouches qui se laissent arnaquer par les sirènes de la société de consommation: Baudrillard relooké par José Bové, avec une casquette de la Garda irlandaise sur le crâne et un flingue au ceinturon. Ajoutons que Pat Coyne est un forcené de la tolérance zéro qui traque les fautes d'orthographe et la pègre de son pays avec la même férocité. Il lui arrive d'ailleurs de dépasser les bornes et de jouer au-delà du raisonnable son rôle de justicier: parce qu'il veut réformer la société et nettoyer la racaille au Kärcher, ses collègues l'ont surnommé «Mister Suicide».

Résultat: à peine sorti de sa boîte, le héros de Hamilton fait déjà partie de la petite troupe où s'illustrent les Montalbano, les Pepe Carvalho et autres Kurt Wallander. Pour son entrée en scène, Pat Coyne va s'attaquer à du gros gibier: Berti Cunningham, alias «The Drummer», le prince de la drogue et du blanchiment qui gère un night-club en s'empiffrant de kebabs, avant de crucifier ses victimes sur des portes de hangars. Mais on ne le coince jamais, d'autant que des avocats véreux se chargent de lui refaire sa virginité à grand renfort de filouteries.

La loi a beau couvrir le crime, Pat Coyne ne tardera pas à dégainer, quitte à s'encanailler entre les bras d'une junkie roulée comme un joint, qui fricote de trop près avec le sordide Cunningham... On plonge alors dans les bas-fonds de Dublin: formidable peinture d'une ville perdue, dont Hamilton brasse la boue en soulevant des flots de Guinness frelatée et d'hémoglobine suspecte. Sur ce chapitre, le romancier montre qu'il est aussi un disciple de Joyce et qu'il a su glisser en contrebande, dans les soutes de son thriller, tous les piments de la grande littérature. Elle gicle à gros bouillons de la plume de Hamilton, avec cette meute de démons dont les écrivains irlandais ne cessent d'exhiber les gueules avinées et ravinées. Et même si Pat Coyne est un mollah de la police, un intégriste en uniforme - comme son fanatique de père -, il devient vite un compagnon attachant, une sorte de Zorro égaré dans une époque qui navigue en eaux troubles. Si déjanté soit-il, ce roman tient sacrément la route.