C’est un beau livre illustré à la couverture bronze mat, orné d’un lapin crayonné au graphite, étonnamment vivant et qui semble vous regarder, curieux, à l’affût. Dans ces pages, l’artiste genevoise Pascale Favre raconte l’histoire de son lapin, Aster. «Aster», parce que ses pattes battaient le sol en cadence, comme s’il pratiquait les claquettes, à la manière de l’acteur Fred Astaire.

Nous sommes à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans une cité d’habitation genevoise de Meyrin, qui ressemble à s’y méprendre à un «clapier». Le reste de la famille vit à la campagne et vient parfois en visite dans l’immeuble de neuf étages. Deux mondes, deux conceptions de la nature s’opposent. Pour l’oncle paysan, les animaux sont élevés pour être mangés. «Paulet se moquait gentiment de notre mode de vie trop moderne, c’est-à-dire absurde: du béton, du verre, de l’aluminium et un lapin de compagnie.» C’est la dimension subtilement sociologique, et historique, de ce petit récit mélancolique et drôle, illustré avec tant de beauté.

Intelligence du corps

L’histoire commence dès le magasin, le choix du lapin que l’on qualifie, à tort, de «nain». Malgré les idées reçues, le lagomorphe n’aime pas qu’on lui caresse le ventre ni qu’on le porte dans ses bras et se défend farouchement en mordant. Les doigts de Pascale Favre se souviennent de ses incisives, du mercurochrome, mais aussi de la douceur de sa fourrure. Aujourd’hui, elle lui rend un vibrant hommage. Car Aster, le «lapin-clown», aimait se donner en spectacle sur le balcon familial, son domaine, son territoire «criblé de petites pétoles». Non, il ne voulait pas qu’on le caresse, mais qu’on admire ses tours de piste.

Pascale Favre le dessine donc pleine page, splendide, dans toutes les positions, s’ébattant avec un plaisir non dissimulé. Loin de toute mignardise anthropomorphique, elle lui conserve son mystère de bête. Elle accepte qu’il lui échappe et que son point de vue animal, impossible à saisir, demeure opaque. Comme le lapin blanc d’Alice, il est son guide. Pas vers le pays des merveilles, mais vers l’enfance perdue. Grâce à Aster, Pascale Favre remonte le temps, dans ces strates d’émotions qui l’ont façonnée, elle. Aster lui permet de renouer avec cette intelligence du monde acquise par le corps, pas par les mots.

La nature dans le béton

Le livre égraine une série d’anecdotes savoureuses: le jour où sa grand-mère, inconsciente, lui offre un petit blouson en peau de lapin argenté. Le jour où on sert du lapin à table. L’arrivée sur le balcon d’un second lapin, femelle cette fois, appelé Isidore, et ce qui s’en est suivi. La souffrance muette de l’animal, effrayante et nue, le dernier jour de sa vie.

Le lagomorphe qui n’aimait pas particulièrement les carottes assurait un lien avec la nature, le monde, le vivant. Il offrait, dans l’immeuble de béton, le spectacle d’une tendresse quotidienne. A travers lui, c’est de son enfance genevoise que Pascale Favre continue de prendre soin. Si Aster ne se laissait pas toucher, elle le caresse inlassablement aujourd’hui de la pointe de son crayon.


Pascale Favre, «Aster. Une vie de lapin», art&fiction, 90 p.