Au commencement était le polythéisme. Ce commencement est illustré, au Liban, et dans l’exposition que consacre à la richesse de ce pays le Musée d’art et d’histoire de Genève (au Musée Rath), par des pièces impressionnantes qui remontent à l’âge du bronze, à partir de 3500 av. J.-C. Au commencement, donc, étaient les dieux, que les hommes invitaient dans leur tombe, par l’intermédiaire de statuettes longilignes, en bronze (retrouvées à Byblos), ou via cette énigmatique figurine de calcaire exhumée à Sidon, au visage triangulaire, aux yeux en demi-lune et aux petits bras serrés contre le corps.

Les jarres-cercueils renfermaient le squelette et les offrandes. Par la suite, les monothéismes, dès le IVe siècle pour le christianisme, à partir de la conquête arabe de 638 pour l’Islam, supplantèrent les pratiques ancestrales; dans cette contrée bénie des dieux, ces nouvelles religions parvinrent dans l’ensemble à cohabiter d’une manière pacifique. Ambitieuse sans chercher à tout prix à épater le visiteur, la manifestation met en évidence des objets clés, sélectionnés pour leur ­signification, leur qualité esthétique, leur actualité aussi: prêtés par le Musée national de Beyrouth, une grande partie des objets sont révélés au public pour la première fois.

La volonté des milieux libanais de Genève, qui ont lancé l’idée de cette splendide exposition, consistait à faire mieux connaître cette région au carrefour des civilisations, dont on ignore souvent le rôle dans la naissance de l’alphabet ou dans la genèse de l’art du verre, et plus généralement l’histoire, longue et complexe.

Compliquée, l’exposition? Avouant l’avoir craint, Jean-Yves Marin, directeur des Musées d’art et d’histoire, aura été surpris en bien, tant les cinq années de préparation se sont avérées «fantastiques» – grâce aussi à l’harmonie qui a régné entre les trois commissaires, Anne-Marie Afeiche, conservatrice du Musée national de Beyrouth, Marc-André Haldimann, aujourd’hui expert fédéral en archéologie méditerranéenne, et Marielle Martiniani-Reber, conservatrice aux MAH.

La visite débute au sous-sol, également le sous-sol des strates historiques. Là, un monumental sarcophage du Ve siècle avant notre ère, en marbre de Paros d’un blanc étincelant, accueille le visiteur. Pièce maîtresse, un autre sarcophage, exhumé à Tyr et porteur de reliefs qui représentent la légende d’Oreste, témoigne de l’influence gréco-romaine. C’est aussi le cas de statues d’enfants, ou de cette représentation très réaliste de Papposilène dans tout le débraillé de son ivresse, visions particulièrement expressives.

Après cette plongée dans les périodes caractérisées par ces influences croisées des mondes phénicien, égyptien et gréco-romain, on remontera jusqu’aux mosaïques animalières qui pavaient la basilique byzantine de Chhîm, et on découvrira dans une salle émaillée de teintes rose-bleu l’origine maritime de la pourpre, dont on ne sait plus guère qu’un mollusque en fournissait la teinture, avant que ne le supplante la cochenille: «Le chien d’Hercule, dit la légende, ayant aperçu un pourpre ramper sur un rocher et s’avancer hors de sa coquille, en saisit la chair avec ses dents; puis la mangea. Le sang couvrit les lèvres du chien du rouge le plus vif…» Le fil rouge, justement, de la présentation est l’aspect religieux, et humain, car hommes et dieux sont à ce point liés qu’ils n’existeraient pas les uns sans les autres.

Après avoir traversé une grande salle garnie de candélabres et d’encensoirs, et de chapiteaux à monogrammes, on s’arrêtera devant une stèle funéraire ottomane au sommet enturbanné, où courent des inscriptions en arabe et en turc, qui disent notamment: «Que les frères qui visiteront ma tombe/Fassent à mon âme la faveur d’une fâtiha…» Une seconde stèle, dédiée à une femme, était prête à recevoir un texte, mais pour une raison inconnue – qui donne à rêver – la surface préparée est restée vierge.

L’exposition comprend deux cycles photographiques, vues de sites et clichés illustrant l’architecture mamelouke à Tripoli, par le savant genevois Max van Berchem (1863-1921), et paysages et monuments captés par Manoug Alemian (1918-1994). Cet autodidacte prénommé «Martyr», et sauvé de justesse de la mort lorsqu’en 1920 la population arménienne dut évacuer sa ville natale, a sillonné les routes de son pays et réalisé des images d’une belle précision.

On aura le plaisir de clore son parcours – ou de l’inaugurer, si on choisit de remonter le temps, des dorures précieuses au blanc des cénotaphes – devant les icônes melkites, c’est-à-dire de tradition byzantine, de la collection Abou Adal. Soit des images sacrées peintes entre le XVIIe et le XIXe siècle, dont la dédicace est soigneusement calligraphiée en arabe, avec sa traduction en grec, et l’ornementation ciselée à la manière orientale.

La vivacité des coloris correspond au côté vivant de ces scènes pourtant codifiées, qui relatent le combat de saint Georges contre le dragon, le martyre de saint Jean le Précurseur, la patience de Siméon le Stylite ou la naissance de la Vierge, et illustrent les grandes fêtes liturgiques en 28 compartiments. Une joie pour les yeux et une fête pour le cœur.

Musée Rath (pl. Neuve, Genève, tél. 022 418 33 40). Ma-di 11-18h (20h le 2e mercredi du mois). Jusqu’au 31 mars.

On ignore souvent le rôle qu’a joué le Liban dans la naissancede l’alphabetet l’art du verre