Il fait plus de trente degrés. Alain Tanner, presque 80 ans, quitte sa maison du Petit Saconnex pour le quartier genevois de la Jonction. Un quartier animé, métissé, qui apparaît dans sept longs-métrages du cinéaste. Et surtout ce sentier des Saules, promenade de près d'un kilomètre bordant la rive gauche du Rhône depuis le Pont Sous-Terre jusqu'au carrefour du fleuve et de l'Arve. C'est là qu'Alain Tanner a regardé marcher deux de ses héroïnes. Trois minutes cinquante de générique pour Bulle Ogier, La Salamandre (1971), puis Karin Viard, la rebelle de Fourbi (1995), libre remake du premier. Deux travellings, où les comédiennes sont comme l'eau vive. «Un moment de beauté et de liberté», se souvient le cinéaste. On y retourne.

«Genève est une ville impropre au cinéma»

«Avec mes problèmes à la patte, je ne peux plus marcher comme j'aimerais», prévient le cinéaste attablé dans un café au coin de la rue Emile-Nicolet, lieu où il a aussi beaucoup tourné. On ne lui demandera pas de gambader le long du Rhône comme Karin Viard et Bulle Ogier. Juste de raconter pourquoi il a choisi ce sentier. Que lui inspire-t-il? «C'est pas compliqué. Pour moi, Genève est une ville impropre au cinéma. Trop mignonne, trop symbolique de ce monde du fric. Il manque un appel de fiction, car la carte postale n'est jamais loin. Une fois, j'ai essayé de filmer la rade, j'ai immédiatement jeté le plan à la poubelle, c'était une horreur!» Seule exception à la règle, le quartier de la Jonction qui doit son nom à la rencontre entre Arve et Rhône. «J'aime ce lieu car il y a une trace d'un passé genevois, un souvenir des industries secondaires, du monde du travail, explique le réalisateur. Et puis, j'apprécie aussi le mélange de population entre artistes alternatifs et ressortissants étrangers de milieu modeste, à commencer par la forte présence des Portugais, des gens qui me réjouissent.»

Le temps d'évoquer Dans la Ville blanche, poème à Lisbonne (1982), on revient en Suisse, dont les paysages résistent au cinéma de Tanner. «Même si j'ai le passeport helvétique, je me sens méditerranéen. Je n'aime pas les Alpes. La neige, le froid, le ski: tout cela m'est étranger. Le seul autre endroit de notre pays que je peux filmer à part le quartier de la Jonction, c'est la Brévine, petite vallée du Jura qui ressemble à la paume d'une main ouverte prête à accueillir ceux qui l'aiment. J'y ai tourné des scènes de quatre de mes films. C'est une plaine austère dont les contours sont d'un graphisme très pur. Et le silence y est d'une qualité rare.»

«Ma vitesse préférée, c'est la lenteur»

Ce sentier des Saules au bord du Rhône, que lui chuchote-t-il? «Déjà, j'ai une passion pour les fleuves. Ils ouvrent sur la mer, le grand large. Et le Rhône a la vitesse juste. Pourtant, ma vitesse préférée, c'est la lenteur... mais, même s'il fonce, le Rhône a la vitesse juste.» Sans se presser, on a quitté le café pour le bord de l'eau. Le cinéaste accompagne ses paroles d'un geste des mains qui, de droite à gauche, épouse le sens et le rythme du fleuve. Son regard ne décroche pas de l'onde émeraude qui coule en contrebas. «Ça me touche beaucoup d'être ici. Je n'étais plus revenu depuis Paul s'en va, mon dernier film autour des apprentis comédiens tourné en 2003... Quelle force, quelle élégance! Et ces falaises qui se dressent. Vous savez qu'à moyen terme elles sont menacées d'effondrement?»

A le voir absorbé par cette vue, on vérifie qu'Alain Tanner est bien un «cinéaste du lieu», comme le dit la critique. «C'est tout à fait juste. Je ne peux pas envisager de tourner si je n'ai pas trouvé le lieu exact. Il doit avoir un esprit, une âme, une présence complète ancrée dans le réel. Ce peut être un beau paysage comme ici ou le mur délabré d'une usine, mais il faut que ce lieu me parle et soit à lui seul source d'inspiration. Pour les extérieurs, je suis plutôt sensible à des endroits qui ont à voir avec la perte, le vide.»

La promenade le long du Rhône lui a soufflé deux génériques où Bulle Ogier et Karin Viard semblent mues par le courant. «Il y a une double idée dans cette séquence d'ouverture [...] d'une part, un simple moment de beauté, le désir de capter la poésie du lieu. D'autre part, cette idée de liberté que véhiculent ces deux femmes en mouvement. Elles vont dans le sens du fleuve, du côté du dégagement vers la mer.» Le cinéaste oppose cette séquence au générique de fin de Fourbi. «Les personnages remontent le fleuve sur le même sentier. Ils peuvent aller à contre-courant, car ces deux couples ont constitué une petite communauté qui les rend plus forts face aux gouffres de notre société.»

«On a vraiment eu peur»

Le cinéaste se souvient du tournage. «Deux assistants postés de chaque côté demandaient aux piétons de patienter, car je ne voulais personne d'autre que l'héroïne dans le champ de vision. Mais ce qui était possible sur la jetée ne l'était pas dans l'eau. On a dû refaire la prise plusieurs fois, car il y avait des baigneurs ou des gamins qui descendaient le Rhône sur une chambre à air en braillant allègrement.» Comme aucun son ne devait perturber la scène, deux collaborateurs poussaient la camionnette moteur éteint dans laquelle le réalisateur s'était installé avec sa caméra, portière ouverte. «De temps en temps, le Service des eaux et forêts fermait les vannes du Pont de la Machine pour vider pratiquement le lit du Rhône et permettre de retirer tout ce qui l'encombre, des frigos aux restes de squelettes. En voyant le fleuve quasiment à sec à quelques jours de la prise, on a vraiment eu peur, mais la situation s'est rétablie très vite.» Restait à combattre un autre ennemi, tenace et peu poétique: les crottes de chien. «Les habitués le savent, le gazon qui borde le sentier est un WC pour chiens. Pour Paul s'en va, où les comédiens devaient marcher sur l'herbe, il a fallu assainir la place. La Ville de Genève n'est pas entrée en matière, on a requis les services d'une société privée.»

«De manière générale, dit-il, pour retenir un lieu de tournage, il faut le voir à différentes heures de la journée. Voir s'il résiste aux changements de temps et de ton.» Le soleil commence à descendre et ses rayons scintillent sur la surface du fleuve. «Je me sens métèque en mon pays, mais j'ai fait la paix avec Genève.»

Il n'y a pas que le sentier des Saules qui offre une vue saisissante. Longer le Rhône jusqu'à La Plaine à pied est possible, prend quatre heures – mais on peut s'arrêter avant – et se révèle totalement dépaysant. Au fil d'une balade sinueuse, souvent dans les sous-bois, on chemine successivement au large d'Onex, de Vernier et de Bernex et l'impression de pleine nature ne cesse jamais. Une vision inattendue du canton de Genève, intact, presque sauvage. Au retour, ou à l'aller pour les plus réticents, s'arrêter au Café de la Tour, sur les hauts du Rhône, à côté du Bois de la Bâtie et du cimetière Saint-Georges (32, chemin de la Bâtie, tél. 022/793 98 18).