Genre: Récit
Qui ? Jil Silberstein
Titre: La terre est l’oreille de l’ours. Une célébration du vivant
Chez qui ? Noir sur Blanc, 480 p.

Les Uriangkhaï disent que «la terre est l’oreille de l’ours», qu’il n’a qu’à poser la sienne, d’oreille, «contre la terre pour tout apprendre, principalement l’hiver quand il règne dans la taïga un silence glacé». Jil Silberstein n’est pas un ours, mais un coyote, c’est en tout cas ainsi que l’appelait sa compagne Mico. Il connaît, pour les avoir fréquentés, les espaces glacés. Ceux de Sibérie mais principalement ceux du Canada, où il a passé de longs mois avec les Indiens. Libraire, éditeur, écrivain, poète, traducteur, «touche-à-tout», dit-il, ce Parisien acclimaté en Suisse s’est aussi fait anthropologue – il a écrit sur les Innu du Québec, les Kali’na de Guyane. La terre est l’oreille de l’ours est difficile à classer: ce long récit tient du journal, du travail de deuil, de la réconciliation et du dialogue avec les écrivains. Une «célébration du vivant», dit l’auteur.

Dans la ferme qu’il a aménagée avec Monique Silberstein, il se souvient des jours heureux qu’ils y ont passés, de leurs jeux, de leurs rituels, de leur complicité. Elle a été emportée en quelques mois par un cancer. Les quelques jours de la maladie sont pudiquement éludés, discrètement évoqués, le temps de méditer sur l’impermanence; c’est un livre de réconciliation et d’apaisement. Les travaux du jardin, l’appel de la forêt, la vie des bêtes autour de lui – oiseaux, rongeurs, chats, grenouilles – tiennent une grande place. L’émerveillement au jour le jour lutte contre la tristesse de la perte.

Jil Silberstein retranscrit ses notes de voyage et s’agace de s’y voir en «boy-scout attardé, pétri de bonne volonté». Le style «corseté» qu’il signale avec humour n’a pas tout à fait disparu, mais c’est tout lui, et la sincérité du propos fait oublier ce qu’il y a de trop précieux dans son écriture. La terre est l’oreille de l’ours est aussi un très riche journal de lectures: Victor Serge, Darwin, Kerouac, Le Clézio, Tchouang-tseu, Roberto Calasso. Et des naturalistes longuement cités, pour faire saisir la texture du vivant. Un ouvrage très personnel, hybride et attachant.