Rosetta Loy. Noir est l'arbre des souvenirs, bleu l'air. Trad. de Françoise Brun. Albin Michel, 324 p.

«L'Europe entière n'était qu'une gigantesque fourmilière dévastée par une vague de crue. Et à présent que la crue se retirait elle emportait avec elle toutes les épaves, ouvrant de nouvelles brèches dans la reconstruction fragile, difficile d'un monde possible.» Noir est l'arbre des souvenirs, bleu l'air (Nero è l'albero dei ricordi, azzurra l'aria, Einaudi) retrace les années qui précèdent et les décennies qui suivent le déluge de la Deuxième Guerre mondiale, en embrassant le destin de quatre jeunes gens ballottés entre la nostalgie d'une insouciance trop vite disparue et l'espoir d'un futur meilleur.

Née dans une famille catholique de la bonne bourgeoisie romaine, Rosetta Loy est encore une enfant lorsqu'elle assiste aux tragédies de son époque: dictature fasciste, occupation allemande, bombardements, famine. Dès son premier livre, La Bicyclette, elle place au centre de son univers romanesque cette période tourmentée de l'histoire du XXe siècle. Son dernier roman, qui a reçu le prestigieux Prix Bagutta 2004 ainsi que le Molinello 2005, reprend les mêmes ingrédients en affichant plus nettement l'ambition de construire une œuvre où se confondent l'individuel et le collectif comme chez Proust ou Tolstoï, auteurs chers à Rosetta Loy.

L'action débute en 1941 et s'achève au cours des années 1960, mais l'époque de la guerre occupe plus de la moitié du récit. Giulia, Lucia et Ludovico, trois adolescents de la riche bourgeoisie romaine, passent leurs dernières vacances insouciantes à Venise, en compagnie de leur répétiteur Marcello, assez âgé pour être envoyé sur le front dès l'entrée en guerre de l'Italie. Loretta Loy suit, sans respecter forcément la chronologie des événements, le parcours tortueux de ces quatre personnages si différents les uns des autres.

Marcello est issu d'un milieu modeste et observe avec circonspection le jeune bourgeois dont on lui a confié l'instruction: «Cet été-là il avait vu en Ludovico son double, de signe inverse: Ludovico avait tout là où lui n'avait rien, mais presque rien là où lui avait tant. La situation privilégiée dont jouissait son élève était celle-là même qui lui rognait les ailes et un destin préparé d'avance visait à lui interdire toute excursion dans d'autres territoires.» Mais c'est compter sans la guerre, qui va bouleverser ces destins apparemment tout tracés.

Rosetta Loy s'est inspirée d'un document inédit – l'authentique journal intime d'un soldat – pour relater les combats de l'armée italienne en Lybie, l'un des moments forts du roman. Autre grand épisode dramatique: le massacre de civils par les nazis à Sant'Anna di Stazzema. C'est tout un monde qui s'écroule. L'occupation de l'ancienne demeure familiale par les Allemands, qui entraînera la perte de Lucia, annonce pour les personnages «la fin d'un théâtre de marionnettes qui avait fonctionné pas loin d'un siècle et demi selon ses propres règles. La succession immuable des jeunes mariées en voile blanc et souliers de satin, des berceaux qui se balancent dans l'ombre estivale et des carrioles d'enfant en bois peint, des petites voitures rouges en fer-blanc sur le gravier. La fin de la suprématie des hommes avec ou sans moustache mais toujours pleins d'autorité, la chaîne d'or de la montre en travers du plastron.»

L'après-guerre marque l'irréversible crépuscule des aînés (le père meurt, la mère reste prisonnière de son passé) et l'avènement d'une nouvelle société, où les aspirations marxistes n'excluent pas l'essor du capitalisme: ce sont les adolescents d'autrefois qui sont maintenant les artisans plus ou moins volontaires du boom économique. Le titre du roman, inspiré d'un vers de Sylvia Plath, résume bien le chemin parcouru: si le fascisme et la guerre ont noirci de leur sinistre empreinte l'arbre des souvenirs, l'air reste bleu. La couleur de l'espoir: celui d'un monde plus juste. C'est ce passage des ténèbres à la lumière que relate, avec beaucoup de sensibilité mais sans la moindre complaisance, la romancière italienne.