Un livre rêvé du point de vue du narrateur

Art et essai «Homo Faber (trois femmes)» de Richard Dindo relit Max Frisch

Filmer la parole et

rêver un livre

Art et essai Avec «Homo Faber (trois femmes)», Richard Dindo propose une « lecture cinématographique »

Le documentariste signe une adaptation radicale du roman de Max Frisch

Walter Faber, le héros-narrateur-voyageur du plus fameux roman de Max Frisch, transportait toujours avec lui une caméra super-8? Pourquoi dès lors ne pas imaginer une adaptation vue à travers ses yeux, sa caméra? Après trente ans de «maturation» depuis son film inspiré par le Journal du même Frisch, en 1981, c’est fort de cette idée que le Zurichois Richard Dindo s’est enfin lancé. Qu’on ait ou non lu le livre – pensum scolaire pour une bonne part de notre jeunesse –, le résultat vaut le détour. Soit on en découvrira la matière, toujours aussi admirable, soit on s’attachera surtout à l’expérience tentée par le cinéaste, assez inédite. Les plus chanceux goûteront même les deux!

Homo Faber a beau être ancré dans son époque, les années 1950, c’est un roman qui résiste bien à l’épreuve du temps. Certains se souviendront d’une première adaptation décevante par l’Allemand Volker Schlöndorff et l’écrivain américain Rudy Wurlitzer en 1991, coproduction typiquement bâtarde avec vedette américaine (Sam Shepard) et actrices internationales (Julie Delpy, Barbara Sukowa, Deborra-Lee Furness). L’esprit de Frisch y était, mais comme dilué dans un dépliant touristique, et surtout privé de son verbe. D’où un impact très amoindri. Pas question pour Dindo de répéter cette erreur. Pour ce grand lecteur (la moitié de ses documentaires en témoigne), le texte restera la matière première, la condition sine qua non.

Voix «off», regards «in»

C’est donc une voix off (celle du comédien français Arnaud Bedouët) qui nous accompagnera tout au long de cette «lecture cinématographique» (comme a tenu à le préciser l’auteur au générique). Dans un récit inévitablement simplifié, presque décanté, Walter Faber reste cet ingénieur nomade, moderne et rationnel qui ne croit ni à la fatalité ni au destin. Un homme de 50 ans qui se remémore comment sa vie a basculé, malgré cette carapace, plus ou moins à cause de trois femmes.

Ce sont elles qu’on voit donc à l’écran, muettes, filmées par un cinéaste qui se confond plus ou moins au narrateur. Il y a d’abord Ivy (Amanda Barron), l’amante américaine dont ce misogyne de Faber ne supporte plus la compagnie et surtout les petits rituels de séduction. Puis ses souvenirs volent vers Hannah (Marthe Keller), son premier et seul vrai amour, rencontrée alors qu’ils étaient encore étudiants à Zurich et qui renonça à l’épouser après qu’il l’avait mise enceinte. Enfin, sur le paquebot qui le ramène des Etats-Unis en Europe, il rencontre la jeune Sabeth (Daphné Baiwir), qui l’agace d’abord mais le fascine de plus en plus. Il la retrouvera à Paris et ils partiront ensemble vers le Sud, l’Italie et la Grèce…

Ce qui se passe à l’image n’a rien de très captivant. Deux-trois objets et costumes suffisent à planter l’époque, quelques paysages à évoquer les errances «existentialistes». Parfois, cela frise même un peu le remplissage. Quelques belles musiques (Roberto Allegro et Angélique Ionatos) ajoutent une touche de douce mélancolie.

Entre littérature et cinéma

Mais comme l’a prévu le cinéaste, ce texte formidablement introspectif, d’où a été retranché tout ce qui pouvait faire pléonasme, fait l’essentiel du travail. Marthe Keller n’a plus l’âge du rôle, la jeune fille rousse n’est pas vraiment votre type? Peu importe, tant leur présence, l’élégance inaltérable de l’une et la fraîcheur insolente de l’autre s’imposent à force d’insistance du regard. Regard amoureux? Pas si l’on en croit la voix. Mais celui que notre documentariste – pas souvent à telle fête – pose sur ses actrices l’est assurément!

Autant que la tragédie aux échos antiques, c’est ce vertige de l’identification et de la dissociation qui finit par captiver ici. Où finit la littérature, où commence le cinéma? Manoel de Oliveira et les Straub-Huillet ne sont pas loin, mais la forme reste ici plus libre, moins austère. Ce n’est qu’après le désastre, dans une ultime tentative de fixer le souvenir de ce qui a été perdu, que tout paraît soudain coïncider parfaitement…

VV Homo Faber (trois femmes) de Richard Dindo (Suisse, 2014), avec Marthe Keller, Daphné Baiwir, Amanda Barron et la voix d’Arnaud Bedouët (Christian Kohlund dans la v.o. allemande). 1h29.