Ce fut la douche froide, vendredi au Grand Théâtre de Genève. Non pour les chanteurs, applaudis avec effusion (et quelle distribution!), mais pour le metteur en scène chargé de donner chair à Lohengrin. Daniel Slater a été hué. L'événement était un peu particulier, dans la mesure où quelque 600congressistes (le Congrès Richard Wagner s'est tenu ces derniers jours à Genève) avaient réservé leurs places pour cette première. Or, ce Lohengrin, s'il sape une part du merveilleux et affiche une ou deux faiblesses, est un bon spectacle qui déroule deux idées-forces.

Première idée-force: celle de présenter Lohengrin sous des atours inattendus. Les gardiens du temple (les congressistes eux-mêmes étaient divisés) n'ont pas aimé. «Il a l'air d'un SDF!» s'est emportée une femme, fustigeant par ailleurs «ces sempiternels costumes de militaires» et un décor hiératique, rappelant un palais de l'ex-RDA ou de l'ex-URSS. Certes, il y a du déjà-vu dans cette transposition sur fond de IIIe Reich et d'ère communiste, avec des tenues de hauts gradés et des gilets matelassés. Mais Lohengrin est une initiation amoureuse (ratée) mêlée à une fable politique. L'un ne va pas sans l'autre: le drame public éclaire le drame privé.

L'idée d'un Lohengrin en bottes crottées et redingote souillée, sorte de Wanderer en quête d'une âme sœur qui viendrait le réconforter dans sa solitude, n'est pas en désaccord avec Wagner. L'apparition du chevalier en armure étincelante était bel et bien souhaitée par Wagner, mais à aucun moment il n'a voulu en faire un héros intouchable. Lohengrin est cet être qui se cherche, las d'incarner l'idéal d'une Beauté désincarnée. «Il ne voulait ni être ni devenir autre chose que pleinement, entièrement homme, avec toute la chaleur qu'un homme peut ressentir et faire ressentir, un homme, enfin, et non Dieu, c'est-à-dire l'Artiste absolu» (Richard Wagner, Une communication à mes amis, trad. Jean Launay, Paris, Mercure de France, 1976, p.103).

Daniel Slater n'invente rien. Il va simplement un cran plus loin. Au chevalier de l'éther, il oppose un Lohengrin rongé par l'attente qui, dès le somptueux «Prélude», s'impatiente à accomplir sa mission, derrière laquelle se cache une aspiration infiniment plus importante à ses yeux: conquérir le cœur - et le corps surtout - d'Elsa. L'apparition de Lohengrin (sans le cygne, par crainte d'un tableau mille fois vu) crée le suspense. Les troupes autour du roi de Germanie regardent toutes dans une direction (très bel effet visuel), alors que l'homme est déjà assis parmi eux à une table. Idée lumineuse, mais réalisée de manière maladroite (pourquoi tournent-ils tous la tête vers la droite?).

Deuxième idée-force: Daniel Slater, qui campe l'action dans un Etat satellite de l'ex-URSS, années 1950 et 1960, suggère avec habileté le conflit au sein même des troupes autour du roi de Germanie. Il y a les partisans d'Elsa (le peuple), et les partisans du comte Frédéric de Telramund, convaincus du tort de la princesse. On se bat, on se livre une guerre civile dans ce grand hall vétuste, où des livres laissés à l'abandon suggèrent une nation menacée d'effondrement. Si Lohengrin est venu secourir Elsa, il apparaît surtout comme l'homme providentiel venu souder les troupes désunies du royaume de Brabant. Le chevalier a créé la cohésion. Son départ à la fin, une fois son identité révélée, n'en paraît que plus catastrophique, d'autant que le jeune Gottfried, appelé à prendre la relève, peine à soulever l'épée...

Pas de Graal, donc. Des femmes habillées en robes rose bonbon d'un kitsch inutile (est-ce pour moquer le mariage de Lohengrin et d'Elsa?), et un décor qui n'est pas sans rappeler d'autres productions wagnériennes. Mais tout cela est habilement mené, avec une direction d'acteurs pénétrante. Les déplacements de foule, le deuxième acte, qui se passe aux abords d'un hall désaffecté, porté par l'incandescence de Petra Lang en Ortrud vengeresse (elle pourrait en faire moins, mais quelle voix!) et la brutalité de Jukka Rasilainen en Telramund, et ce début de troisième acte, qui montre les amants bien empruntés pour leur nuit de premières noces (la chambre à coucher blanche rappelle le Tristan d'Olivier Py) méritent des éloges - et non ces sinistres huées.

L'Elsa de Soile Isokoski, voix de lait onctueuse, est à tomber. Elle possède à la fois la pureté virginale et la chair attendue (ah, ces aigus subtils et enivrants!). Christopher Ventris, dont le vibrato perce de temps à autre, illustre avec pertinence la vulnérabilité de Lohengrin; le ténor, un peu tendu au deuxième acte, réalise un très beau troisième acte. Georg Zeppenled est ce roi Henri à la voix formidablement assise. Les chœurs, fortement sollicités, impressionnent par leur présence, en dépit de quelques irrégularités. Le chef finlandais Leif Segerstam dirige un Wagner ample et étiré, de plus en plus habité, qui culmine dans un troisième acte où les cordes et les bois de l'OSR déploient un soyeux à donner la chair de poule.