Toutes nos préhistoires dans Le Bruit des loups, à la Comédie de Genève, jusqu’au 22 décembre, avant Nuithonie à Fribourg. Celle du premier homme, en proie à la grande frousse des cavernes quand la bête sauvage grognait au clair de lune. Celle aussi de l’enfant qui défie les monstres sous son édredon. Le magicien français Etienne Saglio, 37 ans, affronte nos ombres dans un spectacle en forme de vagabondage initiatique. Le temps d’un feu de camp, on vit en bordure de surnaturel: un bonheur de frisson.

Un ficus peut cacher une forêt. Un rêveur balaie les feuilles de son arbre domestique, mais elles résistent, ces insolentes, sur le sol en damier. Il croit les avoir domptées, elles reviennent, comme pour lui indiquer que la vie est ailleurs. Il bascule alors soudain, sur la ouate d’un piano capiteux, dans le bois du Petit Poucet. Il s’y égare, bien sûr, dans l’espoir d’apercevoir la queue d’un félin. La suite relève du fantastique: les certitudes du jour se dissolvent dans la symphonie des arbres.

Mais chut… un géant rôde, inquiétant comme Voldemort, l’ennemi juré d’Harry Potter. Serait-ce l’ogre du conte? Il harponne l’intrus qui rapetisse, mais oui, pour se transformer en garçonnet – parole de chroniqueur nyctalope. Il le soulève alors comme un lièvre attrapé par les oreilles. L’elfe s’échappe par les airs, mais n’en a pas fini avec ses tribulations. Car voilà qu’un loup blanc argent s’élance vers le visiteur endormi et qu’il pose un museau intrigué sur sa tête. Il le renifle – c’est ainsi que les bêtes apprivoisent les hommes – puis file en seigneur.

Magie noire

Avec Le Bruit des loups, Etienne Saglio marche sur les traces de Joël Pommerat, ce metteur en scène qui a rendu sa part de ténèbres au Petit Chaperon rouge. Mais s’il débroussaille les taillis de la psyché, il le fait en magicien. Pas de paroles ici, si ce n’est les apartés comiques d’une drôle de créature, hermine échappée du film L’Age de glace. Le sortilège est affaire de machinerie, d’illusions d’optique et de tours qui glacent. Celui-ci par exemple. Dans sa chambre, le héros surprend un gros rat sous un tas de feuilles. Un coup de balai ne suffit pas à l’assommer. Alors, il l’avale gloutonnement. La bête est dans l’homme. Cette magie est noire, c’est celle d’une enfance sauvage.

Mais d’où vient-elle, cette fable fantastique? «Au départ, je voulais aborder l’enfance et la nature, sans aucune idée précise, raconte Etienne Saglio. J’ai cherché alors à savoir ce qui me hantait. Pour cela, je me suis livré à toutes sortes d’explorations. Je me donnais trois minutes par exemple pour écrire quelque chose, sur le mode de l’association libre. Pendant un an, j’ai accumulé beaucoup de dessins, de micro-récits, d’idées fantasques qui me venaient en conduisant sur l’autoroute. La deuxième année, j’ai construit, avec mes complices Valentine Losseau et Raphaël Navarro, le scénario, imaginé un décor, conçu sa mécanique. Enfin, il a fallu encore douze mois pour monter le spectacle.»

La nuit se fracasse à l’instant. Et c’est une déflagration sans fin. Le Nosferatu des lieux surgit de la tempête. On craint le pire pour le jeune homme. Mais, divine surprise, il ne le dévore pas, il le protège. Dans son livre Croire aux fauves (Verticales), l’anthropologue française Nastassja Martin raconte comment un ours a refermé sa mâchoire sur son visage et l’a défigurée. Elle ne relate pas seulement sa restauration, mais le territoire que cette communion périlleuse a ouvert en elle, sa part de grizzly révélée au fond, autrement dit une intuition du monde que la pensée cartésienne bannit. Etienne Saglio invite à croire au loup qui s’impatiente sous la calotte de la raison et qui n’est pas notre ennemi. Envisagée ainsi, sa forêt n’est pas seulement désirable, elle est libératrice.


Le Bruit des loups, Comédie de Genève, jusqu’au 22 déc., rens. www.comedie.ch