Roman

Un mariage trop parfait

Finaliste du National Book Award en 2015, Lauren Groff signe, avec «Les Furies», une histoire de vengeance glacée

Dans la mythologie antique, les furies sont des divinités infernales chargées de semer la panique ici-bas, afin de punir les humains de leurs crimes et de leurs péchés. Il y a Tisiphone qui, vêtue d’une robe couverte de sang, veille à l’entrée du Tartare. Mégère, sa sœur, qui traque les coupables avec une férocité terrible. Alecton, qui ne respire que la vengeance, armée de fouets et de torches incendiaires.

C’est à ces diaboliques créatures que l’on pense en ouvrant le roman de Lauren Groff, ces «Furies» qui commencent pourtant sous les meilleurs auspices et pas aux portes des enfers. Car nous sommes au début des très aguichantes années 1990, dans l’Amérique des privilèges, avec, partout, «des promesses de sexe, de richesse et d’abondance».

Ouverture glamour

Ce beau rêve, le jeune Lancelot Satterwhite – alias Lotto –, l’incarne parfaitement: né chez les nababs en Floride, il est prêt à dévorer la vie comme dans une comédie de Jay McInerney. Lorsqu’il entre en scène, il vient d’épouser la beauté du campus, Mathilde Yoder, 22 ans, «fine ossature d’oiseau, grand corps dégingandé au parfum d’interdit». Leur lune de miel, sur une plage du Maine, la romancière la décrit au ralenti, comme si elle devait durer toute la vie. «Lotto aspirait à quelque chose de puissant. Il imaginait rester dans la chaleur de Mathilde pour l’éternité. Même vieux, il la ferait valser sur les dunes et assouvirait son désir pour elle. Le mariage, c’était pour toujours» écrit Lauren Groff, qui ne tarde pas – et ce n’est qu’un début – à mettre un bémol dans cette si glamoureuse ouverture. Parce que la mère de Lotto, une foutraque qui ne veut pas de cette union, décide aussitôt de leur couper les vivres…

Les voilà donc contraints de louer un deux-pièces à New York, dans le West Village. Où Lotto brûle de devenir comédien, «meilleur moyen pour lui de vivre en ce monde». Mais l’enfant gâté va déchanter. Il court désespérément le cachet, n’arrive pas à percer. Il vient de passer la trentaine, il a vu sa jeunesse s’envoler et il croupit lamentablement dans l’échec, «saint patron des acteurs ratés». Bilan: après dix ans de mariage, Lotto n’a rien apporté à ce couple jadis si prometteur, «sauf de la déception et du linge sale».

Une sainte, si pure

Son héros, l’auteure d’Arcadia va pourtant le remettre sur les rails lorsqu’il finira par changer de casquette pour passer de l’autre côté du miroir et devenir un brillant dramaturge. Succès à la clé, de quoi flatter son ego. Louanges dans la presse. Retour aux mondanités. Sous les projecteurs, le couple renaît de ses cendres. Avec un compositeur célèbre, Lotto écrit un opéra sous le signe de Sophocle. Et il y aura bien d’autres pièces, bien d’autres réussites, tandis que sa muse invisible, la fidèle Mathilde, doit se contenter de jouer dans l’ombre les seconds rôles. En restant «une sainte, une des personnes les plus pures que j’aie jamais connues», dira Lotto.

Quand le masque tombe

Une sainte, vraiment? Lorsque Lotto quitte tragiquement la scène – crise cardiaque, à 46 ans –, Mathilde ôte soudain son masque. Et révèle son vrai visage. Celui d’une diablesse sortie des légendes antiques, une furie, une «tornade intérieure» qui, pendant plus de deux décennies, a caché d’inavouables secrets à Lotto. C’est un brutal changement de perspective qu’orchestre alors la romancière, qui excelle dans l’art de retourner les cartes. Et de tirer le tapis sous les pieds de son lecteur pour dévoiler «un monde miné par des ombres souterraines».

Ce que l’on découvre, en remontant dans le passé de Mathilde, ce sont bien des blessures – une histoire d’abandon – mais, surtout, de redoutables talents de manipulatrice et un goût immodéré pour le mensonge, pour la dissimulation. Parce que les autres ont parfois été cruels envers elle, elle deviendra un «poing serré», ivre de vengeance, avant de reprendre à son compte ces imprécations de Shakespeare dans Coriolan: «La colère est mon plat de viande; je dîne de moi-même. Aussi m’affamerai-je tout en me nourrissant.»

Ténèbres intérieures

Ces «Furies» sont une cuisante autopsie d’un mariage en trompe-l’œil, un mariage auquel Lotto s’est accroché de toutes ses forces en ignorant «l’étendue des ténèbres intérieures» de celle qui aura su jouer le parfait amour. Comme si l’on ne pouvait jamais connaître ceux qui nous sont les plus proches… Finaliste du National Book Award, ce roman a été chaudement salué par Barack Obama, le meilleur à ses yeux de toute l’année 2015 aux Etats-Unis. Il ne manque pourtant pas de défauts.

Une tendance à forcer le trait, lorsque Lauren Groff raconte l’enfance pitoyable de son héroïne. Et de trop longs tunnels, lorsqu’elle décortique par le menu les pièces de Lotto, en cassant le rythme de son récit. N’empêche, il y a sous sa plume une lucidité de moraliste et un art de mordre qui fait mouche. Exemple: «L’amour triomphe de tout! Vivre d’amour et d’eau fraîche! L’amour est enfant de bohème! Pareil au maïs qu’on fourre dans le gosier des oies, les filles avalent ce genre de conneries dès qu’elles sont en âge de s’habiller de tulle.»


Lauren Groff, «Les furies», trad. de l’anglais par Carine Chichereau, L’Olivier, 430 p.

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