Cinéma

Un master pour apprendre l’écriture d'un scénario

Les écoles d’art de Lausanne et Genève ont mis en place en 2006 un master cinéma permettant notamment une spécialisation en scénario. La dernière volée a vu cinq étudiants opter pour cette filière

Dans un monde de l’audiovisuel en plein chambardement, avec la montée en puissance des acteurs du web, la fiction TV acquiert un poids croissant dans la culture populaire. Et dans ce contexte, le scénariste prend de l’ampleur. Nous y consacrons une série d’articles.

Lire aussi:


Micha Lewinsky est auteur et réalisateur. En 2008, avec Der Freund, son excellent premier long-métrage, il remportait le Quartz du meilleur film suisse. Il y a un an, après trois autres titres au succès moindre, il signait dans la revue professionnelle Cinébulletin une tribune qui le voyait fustiger l’aide à l’écriture, en partant d’un exemple concret: en 2015, l’OFC (Office fédéral de la culture) a octroyé deux fois plus de subventions à la production qu’au scénario. Partant de la règle hollywoodienne qui veut que parmi 100 scénarios écrits, seuls dix sont tournés, et que parmi ces dix films un seul aura peut-être du succès, il mettait en lumière un déséquilibre, qui cache selon lui une triste réalité: la Suisse manque de scénarios de qualité.

Micha Lewinsky avançait alors cette proposition: «Externalisons le domaine du développement. Fondons un institut du scénario financé à hauteur de – disons – 2 millions de francs. Boum! Cet institut sera à même d’engager les meilleurs spécialistes, si nécessaire à l’étranger. Des spécialistes capables de juger, de soutenir et d’accompagner le développement de scénarios, depuis la première idée jusqu’à la dernière version. Dans toutes les langues nationales. Un vrai centre de compétence du récit. Ensuite, il sera possible de sélectionner les meilleurs des nombreux scénarios qui y seront développés chaque année. Et le reste finira à la poubelle. Comme il se doit.»

Cinq spécialisations

Si ce pavé jeté dans la mare par l’Alémanique a le mérite de faire réfléchir, sa proposition ne devrait dans le même temps pas occulter les efforts effectués par les écoles d’art afin de ne pas saturer le marché de réalisateurs, à une époque où l’on manque de techniciens. La HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève) et l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), à l’enseigne du Réseau Cinéma CH, ont ainsi mis en place en 2006 déjà un programme de master, à raison d’une volée tous les deux ans. Après obtention de leur bachelor, les étudiants peuvent choisir une spécialisation parmi cinq propositions: réalisation, production, son, montage et scénario.

Coordinatrice de ce master, Anne Delseth se réjouit qu’après des débuts difficiles, le master scénario ait intéressé cinq élèves en 2014-2016, offrant enfin aux écoles la possibilité de mettre sur place une véritable filière, avec des nombreux séminaires et exercices pratiques, dont un atelier d’écriture de série TV en collaboration avec Point Prod. Producteur au sein de la société genevoise, Jean-Marc Fröhle s’est souvent montré critique envers les écoles d’art, auxquelles il reproche une trop grande sacralisation de l’auteur-réalisateur. Animer cet atelier lui a permis de confronter les étudiants aux besoins de la branche, en les faisant notamment travailler sur la bible des personnages de Quartier des banques. Il a ensuite sorti de son tiroir un projet de série de politique locale, en demandant aux élèves de développer là aussi une bible des personnages ainsi que les arches de la structure narrative. «Il est probable que je continue à collaborer avec certains d’entre eux, explique-t-il. Ils ont fait un excellent travail collectif, sans que je sache qui faisait quoi. Ça leur a permis de prendre conscience que la série est le domaine où les scénaristes sont les plus forts.» Et le producteur de militer pour le modèle anglo-saxon des writer’s room dirigées par un showrunner.

Apprendre à s’entourer

Carmen Jaquier, qui collabore actuellement avec deux metteurs en scène et dramaturges romands tout en écrivant son premier long-métrage, a obtenu son master scénario en 2016. «L’écriture étant pour moi une discipline solitaire, j’ai appris à m’entourer, à faire confiance, à confronter mes intuitions pour qu’elles deviennent les bases solides des histoires que je désire raconter, livre-t-elle. J’ai affiné mon processus: mélange de recherches, d’interviews, de collections de notes et d’images.» A l’instar de Micha Lewinsky, elle regrette un manque de soutien à l’écriture, alors qu’il s’agit d’une étape primordiale, celle où «il faut tout risquer si on veut attirer de nouveaux spectateurs vers le cinéma romand».

Si le premier long-métrage de Mathieu Urfer, Pause, a eu en 2014 les honneurs de la Piazza Grande locarnaise, c’est justement parce que cette excellente comédie romantique se distinguait par ses qualités d’écriture, au-delà de son excellent casting. Un hasard? Non: le Lausannois, qui a étudié à l’ECAL, fait partie des premiers diplômés en scénario. Une filière qui, en se développant et en collaborant avec des professionnels conscients des réalités du marché, à l’image de Jean-Marc Fröhle, peut s’avérer capitale pour le renouveau du jeune cinéma romand. Aux écoles, dès lors, de convaincre leurs étudiants qu’une spécialisation en scénario peut être le meilleur moyen de se lancer dans la vie active, en écrivant pour soi ou pour les autres. La demande existe, mais pour l’heure l’offre ne suit pas suffisamment.


Les Journées de Soleure placent le scénario au centre des débats

Le festival dédié au cinéma suisse consacre son focus à l’écriture

Partant du constat que les scénaristes ne sont souvent pas reconnus à leur juste valeur, les Journées de Soleure, dont la 53e édition s’ouvre à la fin du mois, consacrent leur focus à l’écriture. Neuf films ainsi que six rencontres et tables rondes composent le programme «Place au scénario!», sous la responsabilité de l’historienne du cinéma Jasmin Basic.

Les longs-métrages sélectionnés, qui sont tous des coproductions internationales récentes, ont été choisis pour l’originalité de leur scénario, qu’ils brouillent les repères entre fiction et documentaire (Pio, de Jonas Carpignano), s’emparent de faits réels pour en faire une fable universelle (The Happiest Day in the Life of Olli Mäki, de Juho Kuosmanen) ou inventent des histoires au réalisme sidérant (L’intrusa, de Leonardo di Costanzo).

«Les jeunes scénaristes suisses sont-ils assez formés?» Question pertinente s’il en est, que pose un «film-brunch» (samedi 27 janvier, 10h) organisé par le magazine professionnel Cinébulletin. Trois auteurs, réalisateurs et producteurs alémaniques, ainsi que la scénariste et cinéaste romande Carmen Jaquier, formée à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) et à la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève), débattront de cette question qui agite régulièrement la branche cinématographique helvétique et oppose écoles et producteurs. L’écrivain zurichois Martin Suter, qui a offert des histoires originales à Daniel Schmid (Hors saison, 1992; Berezina ou les derniers jours de la Suisse, 1999) et Christoph Schaub (La Disparition de Julia, 2009; Tapage nocturne, 2012), donnera quant à lui une masterclass (dimanche 28 janvier, 13h) au cours de laquelle il détaillera notamment les différences entre les écritures romanesques et filmiques.

Tournage en Arizona

La journée du 29 janvier, enfin, sera entièrement dédiée au focus. A partir de 10h, trois débats tourneront autour de questions liées aux besoins des scénaristes, à l’importance que peuvent avoir ou non des ateliers et instituts d’écriture, et enfin à la place de l’écriture dans le financement des films. Y prendront part plusieurs invités romands, comme Stéphane Mitchell (auteure de la série Quartier des banques), Antoine Jaccoud (connu pour ses collaborations avec Ursula Meier et les frères Larrieu), Jacqueline Surchat (responsable scénario auprès de l’organisme de formation continue Focal), Pascale Rey (directrice du programme DreamAgo) ou encore Gérard Ruey (secrétaire général de Cinéforom, la Fondation romande pour le cinéma).

A lire: Tournage en terres navajos

En milieu d’après-midi, enfin, Julie Gilbert et Frédéric Choffat évoqueront, en compagnie de leur productrice Anne Deluz, le développement de My Little One, leur nouveau long-métrage, dont ils ont achevé le tournage en novembre dernier au fin fond de l’Arizona. Une aventure d’autant plus édifiante qu’il s’agit du premier film officiellement tourné en terres navajos depuis que ce peuple amérindien s’est doté d’une commission du cinéma. «Dans nos fictions, on raconte souvent l’histoire de gens qui partent à l’autre bout du monde pour reconstruire autre chose, faire table rase du passé, retrouver des racines», expliquait récemment Julie Gilbert au Temps, évoquant la notion de déracinement, qu’elle a éprouvée personnellement à l’instar de Frédéric Choffat, comme moteur à leur processus d’écriture.

53es Journées de Soleure, du 25 janvier au 1er février.

Publicité