Déjeuner avec Tobias Richter

Un mélomane diplomate dans un panier de crabes

A 56 ans, le directeur d’opéra et metteur en scène entame cette semaine sa première saison au Grand Théâtre de Genève; il doit y faire oublier deux ans de conflits internes et de psychodrames

Des cartons entassés pêle-mêle. Un clavecin d’une autre époque, couvercle fermé, sur la gauche. «Mon père a enregistré les Partitas de Bach sur cet instrument.» Pas de doute, une page se tourne au Grand Théâtre de Genève. Tobias Richter, nouveau directeur qui succède à Jean-Marie Blanchard, a changé l’emplacement du bureau. Non plus près de la fenêtre, mais collé le long d’une paroi. «Un directeur ne se met pas en contre-jour quand il reçoit ses visiteurs», dit Tobias Richter.

Arrivé il y a quelques semaines, le «patron», de père allemand, de mère suisse, doit encore prendre ses marques. Oui, le déménagement a eu lieu, il a quitté la Deutsche Oper am Rhein qu’il a dirigée pendant quinze ans à Düsseldorf pour retourner dans la ville qui lui a valu ses premiers pas d’assistant dans la mise en scène, mais «une partie des affaires est dans le garde-meubles». Il loge pour l’heure chez sa fille aînée, Anna, attend que sa situation soit réglée. Il partage ses journées entre le Grand Théâtre, le matin, le Septembre Musical de Montreux, l’après-midi, les deux vaisseaux qu’il pilote en capitaine gourmand. On ne sait si la faim le tenaille, mais nous voici traversant la rue sous une pluie ­battante pour nous rendre au Lyrique, le rendez-vous des mélomanes quand les spectacles du Grand Théâtre sont terminés.

On lui a reproché de courir plusieurs lièvres à la fois. Tobias Richter voit l’avantage de convergences entre la direction d’une maison d’opéra et l’activité d’un festival. On devine son stress, mais il affiche sa décontraction entre deux bouchées d’un paillard de veau grillé. Pas d’ail («ce n’est pas bien pour les relations au travail»), pas de poisson ni de fruits de mer («j’ai une allergie»), une sainte horreur de la fumée froide sur les habits.

Le passage de témoin – il le confirme – n’a pas dû être facile vu les fêlures à vif au Grand Théâtre. L’audit (celui de Créalyse en particulier), les conflits entre la Ville et la direction du Grand Théâtre, les débats au Grand Conseil, la mise en pâture des remous internes dans les journaux ont sérieusement écorné l’image de l’institution. Tobias Richter est attendu en sauveur, il arrive dans un panier de crabes. Il relativise, sachant que les directeurs d’opéra ne sont pas tous des anges. «Dans ce métier, on ne se fait pas toujours des amis. Il y a parfois beaucoup de dilettantisme compensé par l’arrogance et une forme de brutalité dans les prises de décision.» Tobias Richter ne tire pas à boulets rouges sur son prédécesseur, bien au contraire: il se réjouit d’accompagner des spectacles conçus par Jean-Marie Blanchard, ne fuit pas la controverse autour d’Olivier Py (un Lulu de Berg très attendu), mais insiste sur le fait qu’il doit trouver «son profil» et «sa place» dans une saison ficelée à quatre mains.

Servir l’institution, passer outre les querelles de pouvoir: son expérience d’homme de théâtre l’incite à prendre du recul. «Je n’ai pas senti une méfiance dans la maison du Grand Théâtre, mais plutôt une grande attente que quelqu’un vienne s’occuper du personnel. Pour moi, il s’agit de trouver la meilleure formule pour souder les équipes.» Sa recette? Ouvrir le dialogue, aboutir à des solutions à l’interne. «Quand on a besoin d’interlocuteurs extérieurs, c’est mauvais signe parce que ça signifie qu’il y a un problème de confiance.» La recette miracle est un leurre. «C’est comme en sport, il y a des sélectionneurs qui ont beaucoup de succès à un endroit, qui échouent ailleurs, il faut se plier aux règles du métier.»

Tobias Richter a frayé sa voie à l’ombre d’un père qui a brillé sur la scène internationale. Karl Richter (1926-1981) fut ce grand organiste et chef allemand, cantor à l’Eglise luthérienne de Saint-Marc de Munich et professeur au conservatoire, qui a servi Bach avec ferveur dans les années 50, 60 et 70, juste avant la révolution des instruments d’époque. Né à Munich, le petit Tobias a grandi au son des cantates et des pièces instrumentales. Très tôt, il va à l’opéra, évoque avec une étincelle dans les yeux un Tristan dirigé par Hans Knappertsbusch, chef wagnérien par excellence, au Prinzregentheater. Conscient que son père avait du génie, il n’a jamais cherché à l’imiter. «A l’adolescence, je n’avais ni son talent ni sa rigueur de travail. Très vite, j’ai été attiré par la mise en scène.» Si, dans un premier temps, il lorgne du côté du cinéma, la lourdeur de la technique le dissuade et il préfère l’artisanat du théâtre, «un art vivant».

La philosophie le passionne aussi, Genève sera son port d’attache, où Jeanne Hersch enseigne à l’Université. Genève – si importante à ses yeux – lui ouvre alors les portes d’une carrière professionnelle au Grand Théâtre. Son père y dirige l’oratorio Belshazzar de Händel dans une mise en scène de Herbert Graf, directeur de la maison. Engagé par celui-ci, Tobias Richter fait ses débuts d’assistant en 1972 dans Show Boat, comédie musicale de Jerome Kern. Sa carrière prend l’ascenseur, il côtoie de grandes figures comme l’Allemand Götz Friedrich dont il sera le bras droit pour sa première Tétralogie à Covent Garden (1973-76), ou le Français Jean-Pierre Ponnelle à la Bayerische Staatsoper de Munich, lorsque le directeur August Everding l’appelle à ses côtés en 1977.

Mais l’homme n’est pas encore pleinement lui-même. «C’est beaucoup plus facile d’être numéro deux que de s’imposer à la tête d’un projet et d’une formation.» L’Opéra de Kassel lui tend une perche, il la saisit au vol pour devenir metteur en scène permanent et, par un coup du destin, en devient directeur général en 1982-83. «Je n’ai jamais regretté cette décision, même si Kassel n’avait pas le prestige de Covent Garden ou de Munich.»

Suit Brême en 1984, où il mène à la fois une troupe lyrique et une troupe de théâtre dramatique, tout en développant son activité de metteur en scène. Puis la Deutsche Oper am Rhein de Düsseldorf et Duisbourg en 1992 où, pendant quinze ans, les spectacles remplissent les salles soir après soir, selon un système de tournus alternant nouvelles productions et théâtre de répertoire.

Aujourd’hui, Genève vient à point nommé pour clore la boucle ouverte il y a 37 ans. Comme tout directeur d’opéra, Tobias Richter a ses poulains. C’est lui qui a lancé l’Allemand Christof Loy, actif sur la scène internationale (Munich, Salzbourg…), dont il compte faire un invité privilégié du Grand Théâtre – une Tétralogie est annoncée. «Christof a une rigueur stylistique remarquable, il lui suffit de quelques éléments de décors et accessoires pour faire vivre le théâtre selon le concept de «l’espace vide» cher à Peter Brook.» Jérôme Savary et Marthe Keller, dans des styles diamétralement opposés, se frotteront à L’Etoile de Chabrier et au Don Giovanni de Mozart.

Ce que Tobias Richter chérit dans ce métier, c’est la part d’imprévu. Les risques font partie du jeu. «On a beau réunir les éléments qui nous semblent propices pour nourrir un sol fertile, on n’a jamais aucune garantie qu’un spectacle soit un succès.» Déterminé à «vraiment tourner la page», il déclare que lui et ses associés ont «tout intérêt à mettre les gaz». Deux Perrier («J’aime un maximum de bulles») n’auront pas suffi à étancher sa soif.

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