Exposition

Un mentor nommé Chirico

L’œuvre onirique, poétique et mystérieuse de Giorgio de Chirico a joué un rôle déterminant dans l’évolution de la peinture de trois grandes figures du surréalisme belge, Magritte, Delvaux et Graverol

Visage pâle et moue réprobatrice: c’est un Giorgio de Chirico triste et désabusé (Autoportrait, 1949) qui guette le visiteur à l’entrée de l’exposition. «Tout ce qui m’entourait […] me paraissait en état de convalescence», écrit l’artiste italien en 1910. En état de convalescence, à l’image de ses villes de ses périodes métaphysique (1910-1918) et néo-métaphysique (1968-1975) dont la vie semble s’être retirée. Les horloges sont arrêtées, le temps figé, immobile. La lumière oppressante, souvent sépulcrale, comme dans cette Place d’Italie (1916) écrasée par un ciel noir qui étouffe une aube naissante.

Ses places sont désertes, ou presque. Les quelques rares silhouettes humaines esseulées, qui surgissent au milieu d’immenses esplanades, semblent tétanisées par ces architectures comme cette frêle jeune fille poussant son cerceau entre deux hautes bâtisses monumentales (Mystère et mélancolie d’une rue, 1914).

Emprise de la technique

Le progrès et ses cicatrices (longues cheminées d’usines trouant le ciel, voies de chemin de fer sur lesquelles glissent des trains promenant leur panache de fumée) ont expulsé la nature de la ville (Place d’Italie avec statue, 1970). L’emprise de la technique semble avoir eu raison des hommes, transformés en mannequins, «en automates agissant selon des règles et des raisons qui leur sont totalement extérieures», écrit Xavier Roland, le directeur du Musée des beaux-arts de Mons dans l’avant-propos du catalogue. La vie semble s’être retirée de l’humanité, abandonnant les hommes à l’ennui et à leur mélancolie.

Très critique à l’égard du progrès, celui des sciences comme celui des arts, Giorgio de Chirico fustige l’excès de rationalité qui imprègne le monde moderne mais aussi l’avant-garde artistique qu’il perçoit comme un phénomène de décadence éthique. Exaltant les valeurs du métier et prônant, à partir des années 1920, un retour à la tradition, il est en porte-à-faux avec son époque. Lui cherche avant tout à dévoiler le monde invisible dissimulé derrière les apparences, en misant sur la capacité du rêve à générer des mondes nouveaux.

Correspondances saisissantes

Tout en mettant en relief l’actualité, la richesse et la complexité de l’œuvre de Chirico, l’exposition du Musée des beaux-arts de Mons s’attache à faire la démonstration de l’influence déterminante qu’il a exercée sur trois peintres surréalistes belges: René Magritte (1898-1967), Paul Delvaux (1897-1994) et Jane Graverol (1905-1984).

Pour ce faire, Laura Neve, la commissaire d’exposition, a réuni une quarantaine de pièces – peintures, sculptures et dessins – du maître italien, dont 27 ont été prêtées par le Musée d’art moderne de la ville de Paris, et les a confrontées à une dizaine d’œuvres de chacun de ces artistes belges.

Le parcours thématique, articulé en cinq salles (rêve, mystère et poésie, retour au classicisme, importance de l’antiquité, automates et mannequins), est soutenu par une scénographie élégante, rythmée par les couleurs de cimaises tantôt jaune moutarde, rouge sombre ou bleu nuit. Les rapprochements et les correspondances entre les œuvres du maître italien et celles de ses «filleuls» belges sont souvent saisissants.

Une révélation

Le monde onirique, poétique et mystérieux de Chirico est une révélation pour chacun de ces trois artistes. «Ce fut un des moments les plus émouvants de ma vie: mes yeux ont vu la pensée pour la première fois», souligne Magritte après avoir admiré, en 1924, une reproduction du Chant d’amour conservée au MoMA (qui, c’est regrettable, n’est pas présente à Mons) où figurent, dans un décor antique, un gant rose et une boule verte côtoyant l’Apollon du Belvédère. «J’ai compris que j’avais enfin trouvé ce qu’il fallait peindre et je m’y suis tenu. Ma peinture n’a plus changé d’orientation» (Interview de Claude Vial. Ecrits complets. Flammarion 1979).

L’influence de Chirico sur le travail de Magritte, qui s’éloigne de la logique cartésienne pour produire «un effet poétique bouleversant», est perceptible jusqu’au début des années 1930. Certains emprunts à l’univers chiricien (bilboquets, quilles, confusion entre les espaces extérieurs et intérieurs) se prolongent bien au-delà, note Laura Neve. «Contrairement à Chirico, le recours à ces thématiques témoigne néanmoins chez Magritte davantage de son intérêt pour le mystère que d’une vision déshumanisée de l’être humain à l’époque moderne», souligne, toutefois, la commissaire de l’exposition dans le catalogue.

L’effet d’une bombe

La découverte, dix ans plus tard, par Delvaux de ses places italiennes, en 1934, dans l’exposition Minotaure, au Palais des beaux-arts de Bruxelles fera, chez lui aussi, l’effet d’une bombe. C’est Chirico, souligne-t-il, qui le «mettra sur [s]a voie». «J’ai découvert grâce à lui que la peinture n’était pas uniquement de la peinture. C’est aussi de la poésie», précisera-t-il plus tard (Paul Delvaux, Barbara Emerson. Fonds Mercator, 1985).

On retrouve dans son Palais en ruines de 1935 la même inclination pour l’antiquité, le silence, la solitude et l’ambiance hors du temps chère à Chirico. On retrouve dans nombre des peintures de Delvaux, les mêmes arcades, statues antiques et palais Renaissance, le même climat poétique et mystérieux, la même passion pour la mythologie grecque. Et la même admiration pour les grands maîtres anciens, de Titien à Rubens en passant par Ingres et Poussin.

«Filiation picturale»

Moins fréquemment exposée et donc beaucoup moins connue du public, Jane Graverol ne rejoindra, elle, le groupe surréaliste qu’après la Seconde Guerre mondiale, à la fin des années 1940. La rencontre avec l’œuvre de Chirico, sera pour elle aussi déterminante. L’univers onirique et surnaturel de Chirico, ses associations d’éléments incongrus se retrouvent dans ses toiles admirables comme La Nouvelle Mélancolie (1961) figurant un rapace noir de taille gigantesque, coincé entre les quatre murs d’une chambre exiguë, fixant du coin de l’œil un oiseau enfermé dans une cage.

C’est bien «une filiation picturale», visuelle et thématique, selon les mots de Laura Neve, qui lie ces trois artistes belges à Chirico, leur père spirituel. Une filiation qui a joué un rôle déterminant dans leur cheminement puis leur inscription dans le surréalisme.


«Giorgio de Chirico. Aux origines du surréalisme belge: Magritte, Delvaux, Graverol», Musée des beaux-arts de Mons, jusqu’au 2 juin.

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