Un miracle irlandais va se produire au Montreux Jazz

Folk Damien Rice jouera en solo mardi à l’Auditorium Stravinski

Entretienavec un prodige mélancolique et fragile qui a bien failli arrêter la musique

Damien Rice au Montreux Jazz Festival, c’est presque un miracle, un Lazare irlandais revenu du royaume des ombres. Le retour d’un songwriter talentueux qui fait de chacune de ses apparitions sur scène un événement. Et de sa torture intérieure le moteur principal de son inspiration. D’où la rareté d’une production qui tient dans un mouchoir de poche. En 2014, le chanteur de Dublin au look de routard rêveur sortait son troisième album après huit ans de silence discographique. My Favourite Fantasy succédait à 9 lancé en 2006 et surtout à O en 2002, un carton monumental vendu à 2 millions d’exemplaires. Le succès aurait pu gonfler l’artiste, souffler dans les voiles de son frêle esquif. Sauf que non, après 9 Damien Rice est resté scotché au quai, incapable de poser une note devant l’autre. La faute à qui? Il le dit lui-même: à la non-compréhension du monde qui l’entoure. «Je détruisais ma vie, explique-t-il au bout du fil, de sa voix suave, j’ai voulu attendre de retrouver de la joie dans mon existence. Je ne voulais pas être un musicien qui se lamente, jouer les victimes. De toute façon, il n’existe pas de victime. Tout se passe dans la tête.»

Dans la sienne, une rupture tourne en boucle. Damien Rice a dû réapprendre la vie musicale sans Lisa Hannigan. Faire le deuil de sa collaboration artistique fructueuse avec la jeune chanteuse irlandaise, qui en 2007 décidait de poursuivre sa route en solo. Et oublier l’innocence des débuts de leur tandem, à l’aube des années 2000, quand ils se produisaient à la coule dans le bouillonnant quartier de Temple Bar à Dublin. «Il a fallu tout lâcher et reprendre à zéro.» Cette période sombre lui a inspiré huit ballades à vous donner la chair de poule. Des bijoux de sensibilité où les guitares acoustiques, le piano, les nappes légères de violons et la voix du chanteur qui plane tout là-haut racontent les blessures de son auteur. Les plus grands tourments des artistes ne conduisent-ils pas aux œuvres les plus déchirantes et désarmantes?

Tout lâcher et repartir de zéro. Lazare qui sort du tombeau. Mais pas de miracle sans magicien. Rick Rubin a produit des disques pour les Red Hot Chili Peppers, AC/DC, ou encore Adèle. Il est surtout celui qui a remis en selle Johnny Cash dans les années 2000. C’est lui qui va tirer Damien Rice de sa torpeur et le rattraper à chaque tentative d’auto-sabordage. «Je suis très cruel envers moi-même. Je ne m’autorise pas à terminer un travail. Un peu comme un peintre qui commence un tableau et déchire sa toile avant d’avoir fini. Rick a tout de suite repéré ce problème en m’empêchant de tout jeter.» L’artiste se laisse prendre par la main pour esquiver les blocages. La stratégie gagnante de Rick Rubin? La confiance et la liberté. Surtout ne rien forcer. Ce qui n’empêche pas toujours Damien Rice de se descendre tout seul en flamme. «Tout ce que j’entends, je me dis que j’aurais pu mieux le faire. Sauf les dix dernières secondes de «It takes a lot to know a man». J’aime ce passage.» Pourtant, lorsqu’on lui demande ce qu’il préfère dans son métier, il n’hésite pas une seconde. «Rien n’est plus agréable que la naissance d’une chanson. Un peu comme quand vous êtes affamé et que tout à coup vous pouvez manger. Pour moi, composer un morceau est un soulagement très basique.» Ce goût du lâcher-prise fait aussi de Damien Rice un artiste qui ne prévoit jamais à l’avance le déroulement de ses concerts. Alors que certains calibrent leur répertoire et s’y tiennent pour des dizaines de représentations, lui n’a qu’une promesse: une fois devant son public, il laisse le courant l’entraîner où bon lui semble. Il improvise, s’arrête au milieu d’une chanson si l’envie le prend, dialogue avec les gens venus l’écouter. «Je suis incapable de suivre une setlist, ça me rend nerveux. Sur scène, je me sens comme porté par une énergie invisible. Si j’essaie de trop contrôler, le show sera trop rigide. La chimie doit opérer, comme en cuisine!» Demain soir au Montreux Jazz, il jure qu’il jouera en solo avec sa guitare. «Je chanterai aussi mon seul morceau qui se termine en français, «La Fille danse.» Ensuite, il poursuivra sa tournée, reprise ce printemps après une interruption de quelques mois pour composer son prochain album. Ah bon déjà? «Maintenant que tout est débloqué, vous savez, ça n’arrête pas de sortir.» Lazare est de retour.

Damien Rice en concert. Mardi 7 juillet, 20h. Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski. www.montreuxjazzfestival.com

«Je suis très cruel envers moi-même.Je ne m’autorise pasà terminer un travail»

«La naissance d’une chanson est ce qu’il y a de plus agréable. Composer un morceau est un soulagement très basique»