Spectacle

Un mirage d’amour avec Annie Ernaux à Genève

La comédienne Caroline Gasser s’empare avec humilité de «Mémoire de fille», récit sec et poignant qui sonne juste au Théâtre des Amis à Carouge

Cet été-là, Annie Ernaux a cru vivre un grand amour, sourit l’actrice Caroline Gasser au Théâtre des Amis, à Carouge. Cet été-là, on parle de l’année 1958, le général de Gaulle revient aux affaires, Charly Gaul, ce feu follet du bitume, gagne le Tour de France, et la future écrivaine, 18 ans, croque la pomme de l’indépendance dans une colonie de vacances où elle est monitrice. Elle le pressent, elle l’espère, elle va y rencontrer le premier homme de sa vie, un certain H.

Un goujat aux airs de Marlon Brando

Il a 22 ans, il est moniteur, fiancé à une demoiselle dont il garde la photo près de son lit et Annie lui trouve un air de Marlon Brando. Il lui donne le vertige un soir où toute l’équipe s’enivre en musique. Il l’entreprend avec une brusquerie de brute, elle est chamboulée et bientôt amoureuse. A 18 ans, on n’est pas raisonnable, on est absolu. Annie l’est; H. s’en moque. Il la harponnera trois semaines après: une heure et demie dans les mauvais draps d’une virilité obtuse.

Cette initiation au sexe qui tourne à l’humiliation a inspiré à Annie Ernaux Mémoire de fille (Gallimard/Folio), récit qui creuse son lecteur comme le ressac le rocher. Ce livre n’ouvre pas seulement une poche de honte, il examine et exalte le pouvoir d’élucidation de l’écriture. Il procède d’un double «je(u)»: sur le rivage du temps, Annie Ernaux repêche, un demi-siècle plus tard, l’Annie d’hier, rescapée des eaux d’une amnésie plus ou moins volontaire.

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L’art de l’effacement

C’est dire s’il y a, dans ce dispositif, du théâtre et si Caroline Gasser a eu raison de tenter l’aventure. Parce qu’elle sublime les tourments qui lui sont propres en clarté, parce qu’elle sait s’effacer pour qu’une parole chemine en liberté, la comédienne genevoise excelle sous le ciel de cet été 1958.

Elle avance, donc, dans la chambre obscure des leurres d’antan, précise comme le photographe d’autrefois au moment d’extraire son image du bain. Rien ne fait obstacle à cette opération de la pensée. Le metteur en scène José Lillo a voulu cette pureté d’énonciation: un pinceau de lumière plutôt qu’un décor.

Alors oui, en ouverture, la fameuse chanson de Dalida, Mon histoire, c’est l’histoire d’un amour, ravit. Annie Ernaux la cite au début de sa traversée, parmi les reliques de ce mois de juillet fatidique. Ecrire sur soi, c’est affronter ses mélodies perdues. Caroline Gasser est au diapason, dans sa façon obstinée de fendre la nuit pour que cette déchirure ne soit plus lettre morte.


Mémoire de fille, Carouge (GE), Théâtre des Amis, place du Temple, jusqu’au 14 avril.

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