Etats-Unis

Un musée afro-américain pour réécrire l’histoire des Etats-Unis

Voici une semaine vient d'ouvrir sur le National Mall, à Washington, le Musée national de l'histoire et de la culture afro-américaine. Une inauguration qui arrive à point nommé. Le pays étant en proie à un regain de tensions raciales, l'institution rattachée aux musées Smithonian a pour vocation de garantir à la seconde minorité du pays la place qui lui revient dans l'histoire américaine

Ils étaient là, Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis et son épouse Michelle en compagnie de Ruth Odom Bonner, 99 ans, fille d’un esclave qui avait fui son Mississippi natal pour embrasser une carrière de docteur en Alabama. Ils étaient réunis samedi dernier, à deux pas du Washington Monument, pour inaugurer le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines. Le moment n’est pas anodin. Les Etats-Unis sont en proie à de nouvelles tensions raciales que la mort d’Afro-Américains non armés abattus par des policiers blancs ne fait qu’attiser.

L’endroit non plus n’est pas anodin. Le National Mall est l’un des lieux les plus chéris de Washington. Le nouveau musée offre enfin à la seconde minorité du pays sa vraie place dans l’histoire américaine. Conçu sous la direction de l’architecte britannique, né en Tanzanie, David Adjaye, l’édifice apparaît comme une Ziggurat inversée à trois niveaux. 3600 panneaux d’aluminium couleur bronze, qui rappellent les objets de ferronnerie réalisés à l’époque par des esclaves de la Nouvelle Orléans enveloppent la construction. Ils n’en font pas une tour d’ivoire, mais plutôt un lieu de dialogue où bat le pouls de l’Amérique, entre les mémoriaux Lincoln et Jefferson, la Maison-Blanche et le Congrès.

Projet centenaire

La bâtisse de 540 millions de dollars n’a pas vu le jour sans mal. Elle concrétise le rêve nourri par d’anciens combattants afro-américains de la guerre de Sécession qui étaient montés dès 1915 à Washington pour proposer l’érection d’un mémorial en leur honneur. Il faudra attendre 2003 pour qu’une commission nommée par le président George W. Bush juge le moment venu de créer un nouveau musée rattaché aux institutions Smithonian dédié à l’histoire et à la culture noires.

Lors de l’inauguration, Barack Obama, ému, a parlé en Afro-Américain: «Nous ne sommes pas un fardeau pour l’Amérique, ni une tache, un objet de pitié ou de charité. Nous sommes l’Amérique.» Quelques chiffres suffisent à l’illustrer. Lors de la Seconde Guerre mondiale et des guerres de Corée et du Vietnam, respectivement 1,2 million, 600 000 et 275 000 Afro-Américains ont été envoyés au front sous la bannière américaine. A leur retour au pays, beaucoup ont dû se battre sur un autre front, celui d’une discrimination raciale endémique.

Nous ne sommes pas un fardeau pour l’Amérique, ni une tache, un objet de pitié ou de charité. Nous sommes l’Amérique

A l’entrée du musée, la grande majorité des visiteurs sont des Afro-Américains. La fierté se lit sur leur visage. Un peu comme si leur pays leur rendait un passé qu’il leur aurait volé. George W. Bush s’est lui aussi exprimé avec force: «Un grand pays n’occulte pas son histoire. Il confronte ses défauts et les corrige.» Interrogé par Le Temps au moment de la construction, le directeur de l’établissement Lonnie Bunch est catégorique: «Le musée permettra d’avoir une histoire complète des Etats-Unis. Il doit contribuer à rendre l’Amérique meilleure. Car on le sait, le débat racial n’y est pas facile.»

Des esclaves à Michael Jackson

Entrer dans le Musée de l’histoire et de la culture afro-américaines, c’est d’abord se familiariser avec le péché originel de l’Amérique, bâtie sur l’esclavagisme. C’est le «paradoxe de la liberté»: Thomas Jefferson, troisième président et père fondateur de l’Amérique, était habité par le désir de liberté. Mais il possédait des esclaves (609), comme onze autres présidents avant et après lui. De l’esclavage à la reconstruction (après la guerre de Sécession), de l’ère de la ségrégation raciale à l’Amérique d’aujourd’hui, le musée emporte le visiteur le long de rampes qui, symboliquement, permettent de mesurer le chemin parcouru. La brutalité de l’ère Jim Crow, contenue dans l’espace inférieur de l’édifice, apparaît de façon crue à travers des images et films inédits ainsi qu’à l’aide d’écrans interactifs.

Le musée retrace l’affirmation de la communauté noire, du New Negro Movement du début du XXe siècle au Black Power incarné par Tommie Smith et John Carlos, le poing ganté de noir levé sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en passant par le mouvement anti-raciste Black Lives Matter. Il rend hommage à tout ce que les Afro-Américains ont apporté à l’Amérique et parfois au monde: les athlètes Jesse Owens et Carl Lewis, le joueur de baseball Jackie Robinson et la tenniswoman Venus Williams. Le basketteur Michael Jordan a contribué à faire de son sport de niche très américain un sport populaire à l’échelle planétaire. Beaucoup ont comparé son art du «slam dunk» à l’aptitude naturelle des Noirs à improviser dans les domaines de la musique. La nouvelle institution honore l’extraordinaire créativité littéraire, culturelle et musicale des Afro-Américains avec des objets ayant appartenu à John Coltrane, Miles Davis, Louis Armstrong voire Michael Jackson ou Jimmy Hendrix dont une vidéo repasse sa mythique version de l’hymne national américain.

Le cercueil d’Emmett Till

Parmi les 34 000 objets que le musée est parvenu à dégoter dans les greniers de particuliers, auprès de familles désireuses de participer à cet effort de reconstitution de la mémoire collective figure notamment le châle d’Harriet Tubman que lui avait offert la reine Victoria, un vêtement de Rosa Parks ou de Marian Anderson ou encore les chaussures «berlinoises» de Jesse Owens. Il y a aussi le cercueil à demi-ouvert d’Emmett Till, ce jeune garçon de quatorze ans de Chicago qui s’était rendu dans le Mississippi avec son oncle en août 1955. Il avait eu la mauvaise idée de siffler à la vue d’une jeune femme blanche. Il fut battu à mort.

A l’approche des funérailles, sa mère Mamie Till-Mobley avait délibérément laissé le cercueil ouvert pour que le monde puisse constater de visu les ravages causés par la haine raciale. Dans une vidéo, Mamie Till-Motbley, aujourd’hui décédée, le souligne: son fils a été «l’agneau sacrificiel» du mouvement des droits civiques. Les objets exposés tissent la trame narrative du musée et racontent non seulement l’histoire de grandes figures afro-américaines, mais aussi celle de femmes et hommes moins connus qui ont combattu, année après année, décennies après décennies, l’humiliation de la ségrégation raciale. A n’en pas douter, l’institution satisferait le feu historien Howard Zinn, auteur de «L’Histoire populaire américaine».

Histoire trop belle

Que signifie être Noir dans l’Amérique d’aujourd’hui? La race importe-t-elle toujours? Le dernier des Smithonians interpelle les contemporains. Il se veut une plate-forme de dialogue. Malcolm Thomson, 73 ans, qui vit à San Francisco, était parfois au bord des larmes au cours de la visite qui a ravivé des souvenirs parfois douloureux. Jeune, à Philadelphie, il a vécu la peur d’être arrêté par un policier blanc. Il se dit touché de voir des Blancs curieux de découvrir cet autre versant de l’histoire.

Aliya McNeill, 43 ans, Afro-Américaine de Caroline du Nord, apprécie la visite. Mais elle est plus critique: «On a embelli les choses pour rendre notre histoire digeste.» Charmé, Barack Obama aura lui aussi ces mots de mise en garde: «Un musée seul ne résoudra pas le problème de la pauvreté dans chaque coin de l’Amérique urbaine ou rurale. Il n’éliminera pas la violence due aux armes à feu […]». Il ne supprimera pas d’un coup de baguette magique la discrimination en matière de logement et de travail.


A voir: National Museum of African American History & Culture www.nmaahc.si.edu

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