Des milliers de vases, de statues et d'objets antiques, entreposés discrètement dans plusieurs locaux du centre-ville de Bâle: la découverte faite à l'été 2001 par la police bâloise est la plus spectaculaire depuis des années dans le domaine des exportations illicites d'objets d'art. «C'est un cas énorme, témoigne un expert qui a pu approcher de près les pièces saisies. La valeur de ces objets est très élevée. Et leur exportation cause un tort immense à la science.» Selon les autorités italiennes, qui sont à l'origine de l'enquête, ces pièces proviennent de fouilles illégales effectuées dans les Pouilles, une région mise à mal depuis des décennies par les tombaroli, ces archéologues clandestins qui alimentent secrètement le marché de l'art international en œuvres fraîchement exhumées – au mépris de la loi italienne, qui interdit depuis 1939 l'exportation d'antiquités.

Pour l'instant, les enquêteurs bâlois tentent de déterminer qui est le propriétaire des objets saisis. «Un travail de Sisyphe», explique Peter Gill, porte-parole du Ministère public bâlois. La directrice de la galerie Palladion, dont les entrepôts abritaient les précieux objets, affirme que ceux-ci ne lui appartiennent pas. Au contraire de l'antiquaire italien Gianfranco Becchina, directeur de Palladion jusqu'en 1996, qui prétend avoir acquis légalement tous les objets saisis, auprès de marchands ou lors de ventes aux enchères. Les autorités italiennes mettent en doute ces explications et affirment que la collection découverte à Bâle provient de fouilles clandestines. «Pour que les objets retournent en Italie, il faudra que les autorités de ce pays démontrent la provenance illicite des œuvres», relève Peter Gill.

Présenté par les enquêteurs des carabiniers comme un récidiviste du trafic d'art, Gianfranco Becchina avait plutôt bonne réputation en Suisse – du moins jusqu'à la récente saisie. «C'est un marchand connu, qui selon moi travaille honnêtement», explique le Genevois George Ortiz, l'un des plus grands collectionneurs d'antiquités jusqu'aux années 90. Becchina comptait parmi sa clientèle, outre George Ortiz, d'autres riches collectionneurs et de grands musées. Dans son carnet d'adresses, saisi par les enquêteurs, se trouvent les noms de quelques-unes des plus grandes galeries d'antiquités de Suisse. Ce qui ne surprend guère Ferdinando Musella, un enquêteur spécialisé des carabiniers, à Rome: «Dans le monde entier, il existe vingt à trente trafiquants d'antiquités de haut niveau, et plusieurs d'entre eux se trouvent en Suisse. La Suisse est le point de passage obligé pour les objets exportés illégalement d'Italie.» Richard Ellis, un ancien enquêteur de Scotland Yard, la police britannique, confirme ce diagnostic: «La Suisse est très clairement devenue un centre pour le trafic d'œuvres d'art.»

Les nombreuses enquêtes menées en Italie permettent de retracer le parcours typique d'un objet exporté illégalement. Dans les campagnes, les tombaroli fouillent le sol avec une longue tige en métal avant d'exhumer les objets, dont les plus précieux sont entreposés dans des endroits discrets, alors que les autres sont abandonnés sur place. Les œuvres sont ensuite cachées dans des camions frigorifiques, des voitures, des trains couchettes ou des avions privés qui traversent la frontière suisse. Au Tessin, les objets sont vendus à des marchands locaux, puis ils changent plusieurs fois de mains afin de camoufler leur origine illicite. Ainsi «blanchis» grâce à leur nouvelle provenance (une «collection privée suisse»), ils finissent par être vendus à une grande maison de vente aux enchères – le nom de Sotheby's est déjà apparu dans des cas de trafic – et mis sur le marché international.

Selon un spécialiste suisse de la question, marchands et antiquaires font un usage intensif des coffres loués dans des banques: «Le vendeur et l'acheteur s'échangent les clés des coffres qu'ils ont loués. Dans l'un se trouve l'objet, dans l'autre l'argent. Ils vont les chercher à des jours différents. Comme cela, personne peut savoir que la transaction a eu lieu. Et personne ne peut reconstituer le parcours de l'objet.» Bien que souvent remplacés par des endroits plus discrets, les ports francs de Genève, Bâle ou Zurich jouent encore un rôle dans ce genre de trafics: ils permettent d'entreposer des objets pendant des années, sans taxes ni devoir d'inventaire précis. Cette spécificité suisse les rend très attrayants pour les antiquaires et collectionneurs, qui craignent comme la peste, notamment pour des raisons fiscales, l'immixtion de l'Etat dans leurs affaires.

«Le marché de l'art est l'une de nos activités principales», explique Gérard Duchesne, le directeur des ports francs de Genève. La devise de son entreprise: «Sécurité, discrétion, souplesse». Le vaste entrepôt de La Praille est une espèce de Fort Knox gardé jour et nuit, où reposent des milliers d'œuvres antiques ou modernes en attente d'un transfert dans leur pays de destination. «Nous ne sommes pas une zone de non-droit», souligne Gérard Duchesne: les douanes suisses peuvent procéder à des contrôles en cas de soupçons concernant la provenance d'une œuvre, par exemple lorsqu'un Etat étranger en fait la demande. Mais, de l'avis des spécialistes, de telles perquisitions demeurent très rares.

Gérard Duchesne redoute que l'introduction en Suisse de nouvelles lois sur le transfert d'œuvres d'art ne tue le marché. De nombreux commerçants partagent ses craintes. Les mœurs du secteur ont déjà beaucoup changé: maisons de vente et antiquaires sont de plus en plus nombreux à vérifier la provenance des œuvres qu'ils achètent. Confrontés à la critique croissante des scientifiques et des médias, d'autres semblent déjà prêts à abandonner leur activité, comme Frédérique Tchacos, de la galerie zurichoise Nefer: «Je ne supporte plus de travailler sur un marché qui est décrit comme sale par les journalistes et les archéologues, explique-t-elle. Bientôt, on videra les musées et il faudra aller à l'étranger pour voir une antiquité. Je liquide ma collection et, dans un an, j'arrête.» Mais la demande d'objets d'art, elle, ne se tarira jamais: «Elle correspond à un besoin de l'être humain depuis 35 000 ans», estime George Ortiz. Le commerce d'antiquités continuera donc – pour le meilleur, et parfois pour le pire.