Plus de cent citoyens de Genève scandent les vers de la tragédie d'Eschyle, Les Perses, sur la scène du Théâtre du Grütli (voir page 38 et aussi LT du 15.11.2006). Qu'est-ce qui a motivé ces gens, bénévoles de tous âges, origines et milieux sociaux à s'approprier ces vers venus d'il y a plus de 2000 ans? Les textes anciens ont-ils encore quelque chose à nous dire? La réponse intuitive est oui. Il suffit de regarder autour de nous pour voir pulluler les références à l'Antiquité: la série télévisée Rome sort en DVD; des albums d'Alix ou d'Astérix sont traduits en grec et en latin. A l'EPFL, parmi vingt modules de sciences humaines, le cours «Méditerranée, grands mythes et textes fondateurs» connaît la faveur des étudiants. La mise en scène des Perses à Genève s'inscrit dans un projet autour de la tragédie grecque qui comprend entre autres Les Sept contre Thèbes dans une traduction nouvelle de Jacques Roman et une série de conférences publiques de Bernard Schlurick autour d'Eschyle. Et la Comédie de Genève propose La Folie d'Héraclès d'après Euripide.

On pourrait multiplier les exemples. Quand Toni Morrison trace des parcours dans les salles du Louvre, elle choisit d'analyser la condition féminine à travers les vases grecs. Le Prix Goncourt 2006 s'intitule Les Bienveillantes en référence aux Erynies, ces déesses persécutrices. Quand l'helléniste Jean-Pierre Vernant raconte les mythes grecs à son petit-fils, l'ouvrage devient un best-seller. La relecture de l'Iliade par Alessandro Baricco connaît un triomphe. Des lectures intégrales des textes d'Homère un peu partout en Europe sont des événements populaires. Il est question d'introduire le latin dans l'enseignement de base à Genève.

Oui, mais dans l'école romande, ce même latin, devenu branche à option en concurrence avec beaucoup d'autres possibilités, a été la grande victime de la nouvelle maturité. La chaire de grec ancien de l'Université de Neuchâtel a été supprimée. Et dans le canton de Vaud, il faut dix élèves pour former une classe de grec au niveau du secondaire supérieur. Des recherches très pointues se mènent dans les universités. Mais nous sommes de moins en moins aptes à déchiffrer les traces de la tradition antique, omniprésentes dans les œuvres d'art et la littérature.

L'intérêt qui se manifeste pour notre héritage classique est évident mais ses raisons, au-delà des stéréotypes habituels, sont opaques. Bien sûr, Athènes a façonné notre conception de la démocratie. Nous devons à Rome l'organisation des villes, les autoroutes, les lois. Tout comme nous sommes aussi redevables à Jérusalem dans le domaine moral et religieux. Pourquoi cette focalisation sur l'Antiquité? Pascal Simon, archéologue de formation, regarde les symptômes actuels avec distance: «Dans le malaise général, il y a peut-être là une recherche désespérée de textes immuables, de classicisme, d'une esthétique qui traverse les siècles sans être remise en cause.» Ainsi Matthieu, 18 ans, termine un important travail de maturité sur Cicéron par des remerciements aux auteurs de l'Antiquité.

Mais il y a un autre aspect, moins rationnel. David Bouvier, professeur de grec à l'Université de Lausanne, souligne un amalgame entre la Méditerranée de nos vacances et le mythe d'une Grèce éternelle tout aussi ensoleillée, modèle de la démocratie, une vision sommaire et mythifiée, qui fait l'économie des traits obscurs, des injustices, de l'esclavage. «Nous aimons les histoires: l'intérêt pour l'Antiquité se focalise toujours sur le plaisir d'une narration qui n'est pas ligotée par la science, par le souci du vrai et du faux», constate Pascal Simon.

L'émerveillement devant les récits de la mythologie, la jubilation de retrouver dans la langue de tous les jours les traces des civilisations passées, grâce à l'étymologie: ce sont des émotions bien partagées. Pour se perpétuer, elles demandent à être entretenues et nourries.

- A voir

Jusqu'au 19 novembre, Les Perses d'Eschyle au Théâtre du Grütli à Genève, tél. 022 328 98 68

Du 21 novembre au 10 décembre, La Folie d'Héraclès d'après Euripide à la Comédie de Genève, 022 350 50 01

- A entendre

Que représente aujourd'hui la culture antique? Aujourd'hui à 10h50 au Gymnase d'Yverdon, table ronde organisée par l'Université de Lausanne.

Les Sept contre Thèbes d'Eschyle. Lecture intégrale par Jacques Roman de sa traduction qui sera jouée en janvier au Grütli. Le 8 décembre à 10h. Université de Lausanne, cours de David Bouvier, bâtiment Anthropole, salle 3120.

Cours de Bernard Schlurick sur la tragédie classique, Théâtre du Grütli, les 27 nov., 1er, 11 et 15 déc., 22 et 26 janvier de 10h à 12h

- A lire

Alternatives théâtrales 90-91, numéro spécial Marc Liebens, avec de longs extraits de «Sept contre Thèbes», des passages du journal de traduction de Jacques Roman et le texte de la conférence de Bernard Schlurick, «Tragédie morte». Imaginez!