Les jeux ne sont pas encore faits. Le projet de création d'un nouveau musée cantonal des beaux-arts à Lausanne n'a toujours pas reçu de légitimation parlementaire et d'autre part, parmi ses partisans, certains remettent en cause le choix du site de Bellerive. En se prononçant, en principe avant l'été, sur un crédit d'étude, le Grand Conseil manifestera ou non sa volonté politique. Mais il ne s'agit pas seulement de savoir si ce nouveau musée doit être créé. D'autres questions se posent: quel musée? Où? Pourquoi? Pour qui?

Le 10 janvier dernier, le Conseil d'Etat, se basant sur le rapport d'une commission ad hoc, préconisait la construction, au bord du lac, sur le site de Bellerive, d'ici à 2007, d'un nouveau musée cantonal des beaux-arts (MCBA) destiné à remplacer celui, devenu inadéquat, du Palais de Rumine. Devisé à 54 millions de francs, le coût de la construction, qui ferait l'objet d'un concours d'architecture, serait assumé en partie par l'Etat, en partie par la Ville de Lausanne et en partie par des sponsors privés, dont l'apport est déjà acquis même si leur identité reste confidentielle.

Le crédit d'étude de 380 000 francs nécessaire à l'avancement du dossier aurait pu être débloqué directement par la Commission des finances du Grand Conseil. Or, celle-ci a décidé à l'unanimité, à la mi-février, de le soumettre aux députés, obligeant ainsi l'exécutif à élaborer un exposé des motifs provisoire, actuellement en voie de rédaction. Le président de la Commission des finances, Pascal Broulis, explique qu'il vaut mieux donner au Grand Conseil la possibilité de s'exprimer avant tout engagement financier. Une position que le président de la commission ad hoc, l'avocat Georges Müller, dit comprendre parfaitement.

Néanmoins, si la Commission des finances a opté pour la prudence, c'est que des oppositions sont prévisibles. Tous les députés ne sont peut-être pas convaincus de l'opportunité que l'Etat investisse dans la culture. La réussite de la Fondation de l'Hermitage ne prouve-t-elle pas que c'est sur une base privée que l'art est le mieux servi? Et puis Lausanne est déjà accusée par le reste du canton d'avoir les dents trop longues (par exemple, c'est elle qui abritera le futur casino). Une fronde anti-capitale pourrait se manifester.

Pour vaincre les résistances de principe à l'idée même d'un nouveau musée, Georges Müller déploie toute une batterie d'arguments, qui ne manqueront pas d'inspirer l'exposé des motifs en préparation. Aux arguments d'ordre artistique – comme le dépôt ou le don annoncés d'importantes collections à la future institution – s'ajoutent des arguments touristiques incontestables, mais aussi des arguments proprement économiques: les employés des entreprises de la Nouvelle Economie que le canton cherche à attirer sur son territoire, ainsi que leur famille, ont de forts besoins en termes de consommation culturelle.

L'option d'une implantation dans la capitale paraît trop évidente pour avoir besoin de justification. En revanche, le choix du site de Bellerive semble répondre implicitement aux soucis de ceux qui seraient tentés de voir, dans le projet, une opération au bénéfice exclusif de Lausanne.

Lorsqu'elle a décidé d'étudier parallèlement, d'une part, le scénario d'un transfert de l'institution dans l'ex-bâtiment du Crédit Foncier Vaudois à Chauderon (abandonné par la suite) et, d'autre part, le scénario d'une construction neuve, la commission a commencé par dresser, avec l'aide de la Ville et de l'Etat, une liste des sites envisageables. Parmi les trois qui se sont dégagés – le Flon, Sébeillon (réaffectation de la grande halle des CFF) et Bellerive –, ce dernier s'est avéré non seulement le seul viable (malgré les problèmes de plan d'affectation des rives du lac qu'il soulève), mais également le plus adéquat pour un musée grand public à vocation cantonale. Implanter un musée d'art dans un ancien quartier industriel signifierait en effet lui donner une connotation à la fois beaucoup plus urbaine et plus pointue.

Dans un texte paru le 21 février dernier dans Le Temps, l'historien de l'urbanisme Sylvain Malfroy, acquis au projet de nouveau musée, plaide pour le réexamen du site choisi, à son avis voué aux loisirs plus qu'à la culture et insatisfaisant du point de vue de la dynamique ville-musée qui devrait s'instaurer. Il n'est de loin pas le seul de cet avis. Georges Müller, pour sa part, se dit prêt à reprendre la réflexion si on lui propose un endroit meilleur et disponible. Ce dont il faut en tout cas tenir compte à ce stade, c'est que la cohérence culturelle du projet et ses chances d'obtenir un appui politique massif ne vont pas nécessairement de pair.