Scène

Un nouveau théâtre verra bien le jour à Carouge

La population carougeoise a voté massivement en faveur de la reconstruction du bâtiment. Ce chantier ouvre des perspectives enthousiasmantes pour Genève et sa région, comme l’explique Jean Liermier, le patron de la maison

Sa casquette proverbiale, il l’a jetée au ciel. Jean Liermier, le fougueux directeur du Théâtre de Carouge, ne savait plus à quelle Madame Soleil se vouer. Un jour, il se disait que les Carougeois ne pouvaient qu’approuver dans les urnes la reconstruction de leur théâtre, celui imaginé par le bureau lausannois Pont12. Il se voyait alors inaugurer en 2020 le nouveau bâtiment, ses deux salles, ses ateliers de construction, son studio de répétition.

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Un autre jour, il se drapait dans un fatalisme qui ne lui ressemble pas: les Carougeois, après tout, pourraient bien être sensibles aux arguments d’ordre patrimonial et financier du MCG et de son chef de file Sandro Pistis.

Alors dimanche, un peu avant 13h, le metteur en scène a jeté sa casquette en l’air. Et toute son équipe a applaudi. Les Carougeois n’ont pas approuvé chichement le projet d’une fabrique de spectacles élégante et fonctionnelle estimée à 54 millions, ils l’ont accepté massivement, à plus de 65% – alors que la participation avoisinait les 40%.

Tous les partis ligués contre le MCG

«C’est une forme de plébiscite, note Jean Liermier. Depuis dix ans que je dirige ce théâtre, nous voulons régler le problème de l’éparpillement de nos activités, l’administration et notre petite salle dans un bâtiment – au 57, rue Ancienne; notre magasin aux costumes dans un autre et ainsi de suite. Sans compter que la salle principale et ses 450 places – au 39, rue Ancienne – sont dans un état de délabrement avancé, les murs étant par ailleurs amiantés. Les Carougeois ont manifesté leur attachement à cette maison et c’est un symbole. Depuis sa création en 1957, les artistes qui l’ont dirigée, qu’ils s’appellent François Simon, Philippe Mentha ou Georges Wod, ont su créer un lien très fort avec la population.»

Stéphanie Lammar ne porte pas de casquette, mais la ministre de la Culture carougeoise a des accents lyriques, elle aussi. «Tous les partis, de l’UDC aux socialistes, d’A gauche toute! au PLR, ont fait campagne pour ce projet. Il était vital pas seulement pour le Théâtre de Carouge, mais aussi pour l’économie locale. Tous les secteurs de la société civile se sont mobilisés, en particulier les commerçants.»

Premier coup de pioche en février

Et maintenant, que va-t-il se passer? La grande salle sera fermée, dès le tomber de rideau de la dernière représentation de Cold Blood, le 3 février. Contremaîtres, ouvriers et dynamiteurs entreront alors en scène. Les travaux devraient durer deux ans, ce qui ne signifie pas, au contraire, que la maison carburera moins. Une grande baraque verra le jour sur une place carougeoise. Elle pourra accueillir 450 spectateurs, comme le théâtre actuel. Parallèlement, Jean Liermier et ses acteurs proposeront des spectacles itinérants dans un camion-théâtre.

«Nous allons en outre investir des lieux insolites assortis à l’esprit de certains textes, s’emballe le chef de troupe. Nous avons repéré une maison du XVIIIe siècle qui conviendrait merveilleusement à une comédie de Marivaux. Cette période est une chance, c’est l’occasion d’aller vers des spectateurs que le théâtre intimide.»

Deux nouveaux théâtres pour une dynamique régionale

Avec le chantier actuel de la Nouvelle Comédie, dans le quartier névralgique de la gare des Eaux-Vives et celui à venir de la rue Ancienne, Genève et sa région vont se doter de deux maisons adaptées aux besoins des artistes et aux exigences d’un public qui ne veut pas seulement vivre un spectacle, mais se sentir accueilli. «Ce sont deux institutions qui peuvent travailler en bonne intelligence, souligne Jean Liermier. La répartition des rôles devrait être claire: d’un côté, une maison des arts de la scène, qui implique toutes ses formes, de l’autre une maison du répertoire. L’expérience le prouve, dès qu’il y a de l’émulation, le public a tendance à affluer.»

Au début des années 1980, Genève a déjà connu cette concurrence vertueuse. L’enchanteur Benno Besson prenait la tête de la Comédie. L’enfant d’Yverdon, qui s’est formé auprès de Bertolt Brecht à Berlin, donnait à la maison du boulevard des Philosophes une aura européenne. Au même moment, l’acteur Georges Wod et sa verve de mousquetaire s’installaient à Carouge. Il y imposait un théâtre de répertoire, populaire et généreux. La formule a fait florès pendant une décennie: l’institution a compté jusqu’à 10 000 abonnés, un record pour la Suisse.

La région genevoise pourrait donc bien entrer dans un nouvel âge d’or. Longtemps handicapée par des infrastructures vétustes, elle rattrape son retard. Jugez: une Cité de la musique financée par des privés en gestation; deux nouveaux théâtres en point de mire; une salle spécialement dédiée à la danse contemporaine pour très bientôt… Les fossoyeurs, ceux qui avaient l’habitude, depuis l’échec devant le peuple du Musée d’ethnographie en 2001, d’enterrer les rêves culturels genevois, ont perdu la main.

Clin d’œil: le week-end prochain, les deux Géantes de la compagnie française Royal de Luxe et leur cohorte de Lilliputiens devraient faire bouillir des centaines de milliers de spectateurs dans les rues de Genève et de Carouge. Jean Liermier porte ce projet de Saga des Géants depuis trois ans. Dimanche matin, au bord du lac, la Grand-Mère géante somnolait sur un camion-remorque. On parierait que ses songes portent chance.

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