Musique

Un nouveau tour enchanté de Carrousel

Le groupe folk jurassien sort «Filigrane», son cinquième album écrit de ville en ville lors de la dernière tournée. C’est un peu plus pop mais l’accordéon et la poésie occupent toujours le devant de la scène. Et c’est tant mieux

Rive du lac de Neuchâtel, la Case à Chocs le long des quais, salle de concerts qui a les pieds dans l’eau. En cette fin de matinée, la fatigue les étreint. C’est leur quatrième jour de répétition. Usant, nous dit-on. Un musicien, bonnet sur les yeux, dort sur une banquette, un technicien grignote une chips, Sophie et Léonard parlent, de ce qui va et va moins.

Filigrane, le nouvel album de Carrousel, vient de sortir. Une tournée et la scène les attendent, la Suisse romande et alémanique, l’Allemagne aussi où le public est particulièrement sensible au chapelet de notes subtiles sorties de leurs guitares, clavier, accordéon, ukulélé, toy piano, mélodica et Remington – la machine à écrire, mais oui!, dont les frappes donnent le tempo.

Carrousel aime les antiques instruments comme d’autres raffolent de vieux légumes. Chansons ciselées, plutôt courtes, aériennes («Quand nous courions sur la falaise comme sur un fil»), textes toujours soignés où les mots se jouent les uns des autres («Les flamants osent»). Carrousel, c’est tout un univers musical où la tendre et facétieuse Amélie Poulain aimerait à coup sûr se promener. Léonard Gogniat a adoré le film de Jean-Pierre Jeunet et Sophie Burande – un petit air d’Audrey Tautou – est très fan de Yann Tiersen, qui a composé la musique.

Voilà pour tenter de les situer puisqu’ils ne sont au fond guère classables. Musique d’instants de vie, de sentiments fugaces, d’impressions, d’empathie envers l’autre, le voisin, l’ami, les lointains, l’être humain où qu’il soit sur la planète.

Composer une vie à deux

La rencontre du duo remonte à l’été 2007 du côté de Sisteron. Léonard, enseignant et guitariste de Delémont, boit un verre en terrasse. Sophie l’Auvergnate cueille des fruits dans la région et arrondit ses fins de journée en jouant de l’accordéon devant les bistrots. Il va vers elle, ses yeux à elle viennent à lui. Ils parlent de musique, éprouvent des goûts semblables (Brel, Brassens, Miossec, Renaud, Bénabar, Louise Attaque), vont composer une vie ensemble – cinquante chansons et deux bébés.

Minibus et remorque, la bande (eux deux, les musiciens, les techniciens) prend la route. L’Allemagne on disait, mais aussi la Belgique, la France – la Bretagne notamment, qui aime les airs marins de ces montagnards. Léonard Gogniat admet cependant une frustration au sujet du pays voisin, «qui n’ouvre pas assez grand ses scènes et ses studios».

Le groupe est généreux, très classe, c’est une vraie équipe, bienveillante, des gens qui en quelque sorte viennent consoler d’autres gens.

Ghislaine Lenoir, coach scénique

Ils ont enregistré Filigrane à Bruxelles au mythique studio ICP. «Lieu incroyable où l’entrée est tapissée de disques d’or. C’est une résidence, on peut y vivre, on y dort, un cuisinier fait à manger, on ne s’occupe que de musique», résume Léonard. Sophie enchaîne: «Dans une pièce, toutes sortes d’instruments sont à disposition, j’ai sans doute gratté la même guitare qu’une méga star.»

Lire aussi: Carrousel, où quand une Auvergnate rencontre un Jurassien

Bashung, Souchon, Simple Minds, Lady Gaga, Pharrell Williams, Miriam Makeba sont passés par l’ICP. Le couple a écrit cet album de ville en ville lors de la dernière tournée, qui a duré deux ans. Chacun dans son coin, la joue collée à la vitre, le regard rivé sur le paysage qui défile, Sophie pour les textes, Léonard pour la musique.

Inspirants voyages

Le voyage inspire, aspire les gens et les décors. Ceux qui passent, ceux qu’on laisse là-bas chez soi. Un jour, ont été assemblées ces annotations et notes et cela a donné 12 titres. «Elle danse» – où, surprise, Carrousel souffle pour la première fois dans une trompette – est une petite merveille qui fait battre fort le cœur. A son écoute, on se souvient d’une petite fiancée qui tournoyait dans les blés, amoureuse et insaisissable comme un mirage.

«Plus de couleurs» est le titre phare, très «carrouselien», qui renvoie le plus au début, l’album Tandem. «Pas de message, pas de texte engagé», insiste le duo qui a cependant écrit «Itinérant», qui évoque les kilomètres parcourus et renvoie à la crise migratoire.

De duo à groupe

Le pianiste Mathieu Friz, «plus jeune que nous», a apporté une touche plus pop. Par ailleurs, Carrousel a fait pour la première fois appel à une coach scénique, la Parisienne Ghislaine Lenoir, qui conseille les chanteuses Anaïs et Juliette. «Ils sont tellement dans l’écriture musicale qu’ils perçoivent à peine ce qui se passe derrière. Alors je les interroge sur le souvenir qu’ils ont conservé du public, sur leur attitude physique pour recevoir les émotions et les partager car cela fait partie de l’échange avec la salle», explique-t-elle.

Et poursuit: «Le groupe est généreux, très classe, c’est une vraie équipe, bienveillante, des gens qui en quelque sorte viennent consoler d’autres gens. Mais quand un nouvel album sort et que la scène se profile, ils s’interrogent sur la légitimité, se remettent en question: suis-je utile? Je me dois de les conforter.»

La coach interpelle aussi le duo, couple sur scène mais surtout dans la vie. «Il semble qu’avant tous deux formaient le noyau de Carrousel, que les regards on stage allaient de l’un à l’autre. Je crois avoir œuvré pour que ce couple s’ouvre davantage, tant aux musiciens qu’à l’environnement social.»


Carrousel, «Filigrane». Vernissage les 20 et 21 octobre à Vicques, salle communale.

Publicité