Revue de presse

Un nuage de lait dans votre thé? Ou le lait d’abord? Débat outre-Manche

Même s’ils sont confrontés à un choix historique difficile comme celui du Brexit, les Britanniques n’ont rien perdu de leur capacité à s’agiter autour de problèmes bien plus essentiels que ça dans la vie

L’image ci-dessus est trompeuse, car les Anglais mettent toujours le lait d’abord, c’est bien connu. Enfin, on le pensait jusqu’ici, et l’on avait sans doute tort. Même après avoir lu et relu Astérix chez les Bretons, qui est aussi trompeur, for God’s sake. Particulièrement dans cette scène où Goscinny et Uderzo font un joli pied de nez à la perfide Albion en soutenant que c’est la Gaule qui est à l’origine de la cup of tea en Bretagne… Mais oui, souvenez-vous de Jolitorax, l’«ami breton» qui «a fait un long voyage»! «Pouvons-nous t’offrir quelque chose? Une cervoise? – Une tasse d’eau chaude. – C’est tout? – Avec un nuage de lait.»

Le thé, c’est gaulois, en fait

La voilà, la grande affaire qui fait oublier, momentanément, le chaos du Brexit. Astérix: «Quelles sont ces herbes étranges, Panoramix? – Ce sont des herbes qui viennent de très, très loin. Je ne sais pas encore à quoi elles servent. Tu peux en prendre si ça t’amuse.» […] Aux Bretons: «Ne désespérez pas, par Toutatis! J’ai retrouvé dans ma poche des herbes de mon village qui me permettront de faire la potion magique!» (La magique potion, outre-Channel.) Peut-être ces herbes «ont-elles des vertus que nous ignorons; en tout cas, elles redonneront courage à nos amis bretons…»

… Quand vous rentrerez en Gaule, envoyez-nous encore de ces herbes, j’en ferai la nationale boisson!

Je demande votre pardon? Je délire, ami(e)s lectrices et lecteurs? Je surfe sur le néant de l’actu en berne pour écrire n’importe quoi? Pas tant que ça et même pas du tout, si l’on en croit Courrier international, tétanisé par une question qui «déchire les familles, les couples, les amis au Royaume-Uni. Un sujet […] de la plus haute importance. […] Quand viennent 17 heures, que l’Earl Grey infuse dans la théière et que les scones reposent sur le plan de travail, le dilemme se pose: verser le lait avant ou après le thé?»

Est-ce qu’elle le sait, cette Américaine?

«Il a fallu une célébration un brin provocatrice» d’une Américaine lors de la victoire par 2 à 1 des Etats-Unis face à l’Angleterre à la Coupe du monde féminine de foot pour relancer le débat. C’est dire ce que l’on a déjà suffisamment dit autour du succès public de cette compétition. Au lendemain de la demi-finale, un lecteur du Times (of London, of course) a adressé une lettre au journal, que celui-ci a ensuite publiée dans son courrier des lecteurs. Mais que dit-il, cet homme? Qu’il l’a trouvée «amusante», cette célébration d’Alex Morgan, «le petit doigt levé, mimant la dégustation d’une tasse de thé». Mais, se demande-t-il surtout, «sait-elle qu’il faut mettre le lait d’abord?» doute un peu Bob Maddams, de Brighton.

Le 5 juillet, un autre lecteur, du nom de Tom Howe, réembraie sur le sujet: «On m’a toujours dit que la question était à l’origine un fort marqueur social. La porcelaine bon marché craquait au contact du thé brûlant. Pour éviter cela, le lait était versé en premier afin de faire baisser la température et éviter un tel désastre. A contrario, la porcelaine haut de gamme ne craquait pas, d’où le fait de verser le lait après le thé.» Voilà la vraie raison: on est dans un problème de lutte des classes, et l’on sait bien qu’au Royaume désuni, elle a son importance.

«Dans le sillage de ces deux premières lettres, poursuit Courrier int', les échanges se sont emballés», s’amuse le New York Times (NYT), qui a sauté sur la polémique comme la Légion sur Kolwezi. Puis, rebelote, le lendemain, le Times ne publie pas un, mais quatre courriers sur le même sujet. Une lectrice y «assure que le fait de mettre le lait en premier permet d’éviter de tacher la porcelaine», pendant qu’«un autre fait appel au bon sens: il faut verser le thé d’abord… histoire de déterminer la quantité de lait dont on a besoin ensuite». Patatras, le mythe marxiste se noie dans un océan de plates réalités.

Epilogue samedi dernier, enfin, avec l’évocation de l’exemple (qui tue, mais à suivre) du monstre de la littérature George Orwell, «qui mettait le thé avant le lait», selon son essai intitulé Une Bonne Tasse de thé (1946). L’essentiel est [donc] sauf», pour le NYT: «Même s’ils sont confrontés à des choix historiques difficiles, les Britanniques n’ont pas perdu leur capacité à s’agiter pour des choses triviales.» D’autant que la rubrique «courrier des lecteurs» est une institution incontournable de la presse outre-Manche. La preuve? «Ce mercredi 10 juillet, le quotidien a publié encore 15 lettres» sur l’art de bien apprêter le teapot.

D’ailleurs, la Tribune de Genève a fait état il y a une année d’«un sondage typiquement britannique» repéré par l’AFP (ci-dessus) qui prétendait «mettre fin» à ce très vieux débat: «Le lait doit être versé après l’eau, selon une majorité de personnes interrogées», le 80%. Voilà donc pourquoi le Special Broadcasting Service australien, toujours au service de Sa Majesté pour honorer sa place privilégiée aux premiers rangs du Commonwealth, dit, lui:

Les courriers de lecteurs «offrent un aperçu du caractère des Britanniques», estime encore l’historien et auteur James Owen dans le NYT. En éditant son anthologie The Times Great Letters en 2017, «il dit avoir été étonné» de voir que les lecteurs du vénérable quotidien londonien «étaient très peu inspirés par des événements historiques, mais plutôt par des sujets tantôt obscurs, tantôt anecdotiques». En somme, ces sujets absolument capitaux «pour lesquels seuls les Britanniques sont capables de bouillonner». Et de faire parfois selon l’humeur, pour revendiquer leur libre arbitre:

D’ailleurs, et ce n’est sûrement pas un hasard, tous les magazines féminins, mais absolument tous les magazines féminins du monde entier et du reste de la galaxie, prétendent ces jours-ci que la nouvelle coloration qui fait fureur cette année, ce sont les cheveux thé au lait. En attendant le prochain débat:


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