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L’éleveur Joseph Noirjean en compagnie de Roméo et Juliette, autruches mâle et femelle.
© Pierre Montavon

L'autruche

Sur un œuf d’autruche, dans les Franches-Montagnes

Joseph Noirjean élève des autruches depuis vingt et un ans dans le Jura. Une passion qui n’est pas sans risque. Premier épisode de notre série sur les élevages insolites

Stupide, une autruche? «C’est vrai qu’avec ses grands yeux et sa petite tête, il y a peu de place pour le cerveau. Mais elle l’utilise à 100%», rétorque Joseph Noirjean, 54 ans, éleveur d’autruches à Lajoux (JU). «L’histoire de la tête dans le sable, de la politique de l’autruche, tout ça c’est une légende», raconte le Djoulais, qui brosse un portrait fascinant des volailles qu’il élève depuis vingt et un ans dans ce village lové à 1000 mètres d’altitude dans les replis des Franches-Montagnes.

Voilà quelque 40 millions d’années que cet oiseau incapable de voler aurait atteint le sommet de la chaîne de l’évolution, puisqu’on ne lui connaît aucun prédateur et que son régime alimentaire omnivore lui permet de se nourrir de tout… «Face à une autruche, un lion n’a aucune chance, raconte Joseph Noirjean. Un coup de patte armée de son ongle unique peut trancher le félin en deux.» On l’aura compris, l’apparente placidité de l’autruche masque un féroce combattant, surtout lorsqu’un mâle défend sa femelle, son harem ou ses œufs.

Parfois au péril de sa vie

C’est donc armé d’un solide bâton que le fermier pénètre dans l’enclos pour se faire prendre en photo avec Roméo et Juliette, un de ses couples de reproducteurs. Pour s’emparer des œufs, il faut ruser, s’assurer de l’éloignement du mâle, parfois au péril de sa vie. Il y a deux ou trois ans, un éleveur français, surpris par un mâle, s’est fait perforer les deux poumons. Il est mort. Un autre collègue français prélève les œufs depuis sa voiture, dont il a découpé le plancher de l’habitacle pour s’emparer du trésor sans avoir à quitter le véhicule…

«C’est comme chez les dompteurs d’animaux sauvages, il peut y avoir des accidents», note Joseph Noirjean, le dernier fermier en Suisse romande à vivre des revenus de cet animal. Car il y a eu un boom de l’autruche. «C’était au milieu des années 1990, explique l’éleveur. Après la France et l’Allemagne, des marchands italiens ont prospecté la Suisse. Ils vendaient leur bête 10 000 francs, proposaient des enclos et promettaient le rachat des œufs à bon prix. Le problème, c’est qu’ils ne sont jamais revenus chercher les œufs… Ils se sont taillés.»

Extraordinaire capacité d’acclimatation

Pour Joseph Noirjean, cela «tombait pile-poil». Le prix du lait s’était effondré en 1992. Cet éleveur de vaches et de chevaux devait se diversifier. Il avait envisagé des bisons. Il aurait préféré des daims. Mais sa surface de champ étant limitée, il opta pour l’autruche, moins gourmande en herbage, un animal qu’il appréciait par ailleurs «depuis tout gamin». Au village, on l’a d’abord pris pour un «illuminé». Des autruches au pays du cheval, sous la neige en hiver, fallait être un peu fou. Or, l’autruche, autre particularité, s’acclimate sous tous les cieux. «Il y a des élevages d’autruches en Sibérie, où il peut faire – 30 °C. Et puis en Afrique, l’amplitude thermique est bien plus élevée qu’ici.»

Peu à peu, Joseph Noirjean abandonne ses chevaux et ses vaches pour se consacrer uniquement à ses oiseaux. La demande est là. D’autant que le nombre d’éleveurs, on l’a vu, s’est réduit et que les grands élevages d’Afrique ou d’Europe de l’Est connaissent des problèmes sanitaires, donc d’exportation.

Dans l’autruche, tout est bon

Les œufs sont convoités loin à la ronde pour leur contenu et plus encore leur contenant. Les coquilles se transforment en lampadaires ou objets de décoration, leur poudre permet de polir des boîtiers de montre. La graisse se transforme en huile ou en savon, efficace contre les brûlures. Les plumes sont recherchées par les stylistes, les théâtres, les carnavals et font toujours office de meilleurs plumeaux grâce à leur électricité statique. Les cils servent à confectionner les pinceaux de la police scientifique ou de faux cils pour certaines dames. La peau fournit un cuir de plus en plus utilisé par les maroquiniers de luxe. Les os et les tendons nourrissent les chiens.

Il passe pour un original

Joseph Noirjean bouchoie lui-même ses autruches lorsqu’elles atteignent une hauteur de 2 mètres, à 1 an et demi, 2 ans. Il vend ses filets – en fait, il faudrait parler de faux-filets, puisque la viande d’autruche vient de la cuisse, cet oiseau coureur n’ayant pas de poitrine – directement à la ferme ainsi qu’à des restaurants «jusqu’à Lausanne». Il fait aussi de la saucisse sèche «pour éviter la chaîne du froid». Avec un cheptel de 50 à 60 bêtes en moyenne, il «gagne mieux aujourd’hui qu’avec du lait». Il complète ses revenus avec le tourisme à la ferme.

Vingt ans plus tard, Joseph Noirjean passe toujours pour un original dans la région. Au début, deux de ses autruches avaient été empoisonnées. «Je préfère ne pas savoir qui a fait ça», glisse ce Jurassien qui a grandi à Vevey avant de revenir à Lajoux exploiter la ferme d’un grand-oncle. A l’école, ses deux enfants essuyaient les quolibets. Aujourd’hui, les écoliers de Lajoux et d’ailleurs participent à des visites guidées. Joseph Noirjean leur fait le coup de marcher sur un œuf. Surprise, il n’éclate pas. La coquille résiste jusqu’à 170 kg, le poids d’un mâle qui couve la nuit venue de son plumage noir sa progéniture.


En chiffres

Prix d’une autruche adulte: 7000 à 8000 francs.

Prix du kilo de viande: 49 francs.

Œufs: 1,6 à 2 kilos.

Ponte: tous les deux jours d’avril à juillet; un œuf suffit à produire 300 crêpes.

Longévité: 60 ans.

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