Un «Onéguine» incandescent à Genève

Au Grand Théâtre, l’opéra de Tchaïkovski dans la mise en scène de Robert Carsen vibre de musicalité dans la fosse, les voix et la réalisation scénique

Une pluie de papiers tombe sur Onéguine, isolé dans un halo lumineux. Dès l’ouverture de l’opéra de Tchaïkovski, le drame est consommé. Sous l’averse des déchirures de la lettre de Tatiana, le séducteur cynique pleure son amour manqué. Tout est dit, avec peu. Le vide, abyssal, pour la solitude. Les lumières, sculpturales, pour les sentiments. Cinq troncs de bouleaux, dénudés, pour la Russie. Un sol jonché de feuilles mortes, pour la vie enfuie. Au milieu, les personnages, en quête d’amour ou désillusionnés, se brisent contre l’absurdité du destin.

Robert Carsen anime les corps. Michael Levine les habille et les entoure. Jean Kalman les auréole. La réussite d’Eugène Onéguine , au Grand Théâtre après le Metropolitan Opera il y a sept ans, tient de l’alchimie fine. Le metteur en scène canadien est à son affaire avec la simplicité des dispositifs, où il fait évoluer les personnages dans une sobriété raffinée. Du pain bénit pour le décorateur qui ouvre des espaces infinis et nus, embrume d’un simple tulle baissé les heures des jours, ou enserre l’action dans un carré de chaises. Puis définit le temps et l’espace dans de magnifiques costumes d’époque.

Pour raconter ce qui se trame entre les mots, les lumières jouent les révélateurs. De l’orangé automnal à la blancheur bleutée d’un bal subitement congelé dans la haine, puis figé dans des dégradés gris de cendre, ou une aube blafarde de duel: le contre-jour et les ombres chinoises renforcent la puissance des éclairages. Le drame pouchkinien peut ainsi diffuser ses poisons. Et la Russie infuser ses sortilèges. Avec la nostalgie en filigrane. Visuellement, donc, la production new-yorkaise s’impose comme un exemple de classicisme et d’épure. Des qualités idéales pour que la musique s’épanouisse avec bonheur. Ce dont le chef Michail Jurowski profite largement, mais sans forcer.

D’où lui vient cette intimité, ce naturel de chant, de ligne et de sonorités? Comme si la partition, dont chaque note appelle la tendresse et soulève la passion, se composait sous son geste. Une culture, une langue, une histoire, une technique ne se conjuguent visiblement pas à la même personne par hasard.

Il est étonnant d’entendre, sans qu’on comprenne toujours vraiment pourquoi, un orchestre se transformer sous certaines baguettes. L’OSR a cette particularité de pouvoir se métamorphoser selon les chefs. Le vieux sage n’a pas besoin d’appuyer le trait: tout se met en place, tout sonne, tout fusionne et se déploie naturellement. Les irisations reviennent aux vents, les moirures aux cordes et la vibration s’installe entre tous les pupitres, condensés et souples. Quelques flottements, notamment avec le chœur, n’y font rien. Tchaïkovski est servi en roi. Et ses chanteurs en princes.

Là aussi, les origines donnent le meilleur. L’Europe de l’Est est une pourvoyeuse de belles voix. Inutile de dire que dans Eugène Onéguine , texte et musique ont de quoi inspirer les solistes, baltes pour l’essentiel. Ma voisine russe en convient: la prononciation de tous est parfaite. Mais aussi les personnalités et les physiques, adéquats. Les timbres, séduisants. Quant à la technique et au style, chacun les révèle à un niveau remarquable.

Que dire d’autre d’Edgaras Montvidas qu’il est un Lenski hors norme? La voix boisée, saine, mais friable sous l’émotion, dévoile autant de force que de sensibilité. Son air du duel crépusculaire se situe à une hauteur rare. D’intelligence, de musicalité et d’équilibre. La voix dénudée mais rayonnante. Face à lui, l’arrogance vocale, la projection et le timbre amer de Michael Nagy rendent à Eugène Onéguine toute sa dangereuse séduction. Le baryton ne reste pourtant pas à la surface de son personnage. Il en creuse, au fil de l’œuvre, les paradoxes et les abîmes. Et la basse Vitalij Kowal­jow offre à son Prince Grémine une profondeur et une densité de voix impressionnantes.

Les femmes ne sont pas en reste: la Tatiana royale de Maija Kovalevska rassemble les suffrages. De ses premiers émois d’adolescente rêveuse à son assurance de femme du monde, la soprano lettone parvient à dérouler une vie en demeurant intacte dans sa nature profonde. Et elle sait ouvrir toute la gamme de ses sentiments en faisant évoluer les tonalités de sa voix, sans en changer la texture. L’Olga ardente et fraîche d’Irina Shishkova, s’avère une sœur parfaitement complémentaire alors que Stefania Toczyska (la Nourrice Filippievna) et Doris Lamprecht (Madame Larine) composent des figures maternelles irréprochables. Une belle production, sur laquelle le temps n’a visiblement pas de prise.

Eugène Onéguine, de Robert Carsen , au Grand Théâtre de Genève, les 11, 13, 15 et 17 octobre à 19h30, le 19 à 15h. Rens.: 022 322 50 50 www.geneveopera.ch

L’Europe de l’Estest une pourvoyeuse de belles voix