Un homme au costume militaire beige imite avec la voix les deux coups de sifflet d'un train imaginaire. Des silhouettes à l'allure de survivants d'un lazaret foulent les planches: une aveugle, un borgne et trois estropiés déambulent avec une démarche plus ou moins assurée au milieu d'un décor réduit à l'essentiel. Ce sont les premières impressions que le compositeur américain Dominick Argento a esquissées dans Postcard from Morocco, opéra en un acte créé à Minneapolis en 1971 sur un livret de John Donahue, et que l'Atelier lyrique et les musiciens de l'Ensemble instrumental du Conservatoire de Lausanne s'apprêtent à jouer dès lundi sur la scène de l'Opéra de Lausanne.

Sous la direction artistique de Gary Magby, professeur de chant à la tête de cet atelier, les jeunes chanteurs et musiciens se mesurent à un défi de taille. Ces élèves professionnels, qui fréquentent Mozart, Schubert, Puccini à longueur d'année, ne s'attendaient pas à être confrontés à un opéra aux marges du grand répertoire. La violoniste Eva Vasarhelyi et le soprano Anne-Laure Kénol évoquent leurs doutes: «Nous avons eu un sentiment d'incrédulité à l'idée de jouer une œuvre aussi complexe. Mais nous étions aussi curieux face à la singularité de la partition.» Aux dires de toute l'équipe, c'est l'emballement optimiste de Gary Magby qui a eu pour effet de fédérer les participants, jusqu'à estomper les craintes que cet opéra insolite avait générées à ses débuts.

En effet, Dominick Argento n'est pas le premier nom qui vient à l'esprit de tout mélomane. Apprécié et reconnu aux Etats-Unis, ce compositeur tarde à sortir de l'anonymat dans le Vieux Continent. Né en 1927 à York, dans l'Etat de Pennsylvanie, l'Américain a affiné ses armes dans la sphère lyrique en Italie, grâce à une bourse qui lui a permis de travailler avec Luigi Dallapiccola. Auteur de plusieurs œuvres jouées régulièrement dans son pays, c'est en 1975 qu'il atteint la consécration lorsque le Prix Pulitzer de la musique lui est décerné pour son opéra From the Diary of Virginia Woolf.

La richesse et la complexité de Postcard from Morocco, composé quatre ans plus tôt, auraient de quoi décourager les plus aguerris des étudiants. Sa structure atypique rappelle de près celle d'un patchwork multipliant les allusions aux genres musicaux les plus éloignés: du flamenco à la musique intimiste, du swing jazzy aux clins d'œil à Mozart (Don Giovanni), le tout épicé de dissonances et de ruptures rythmiques abruptes. «C'est une œuvre difficile car elle est tissée à la manière d'une constellation», s'émerveille la violoniste Eva Vasarhelyi. Sa dramaturgie ne compte aucun élément de linéarité temporelle et descriptive des opéras classiques; au contraire, elle aborde avec une langue très poétique des thèmes aussi abstraits que le rêve, la mémoire, la solitude et le secret. Cela suppose d'entrée une approche que le metteur en scène Elsa Rooke a voulue «centrée sur les interprètes plutôt que sur les éléments qui, tel le décor, aident le spectateur à se repérer dans l'œuvre».

Autre particularité: le livret et la partition ne comportent pas de véritables premiers rôles, ce qui expose dans les mêmes proportions chaque chanteur et chaque instrument. Les efforts à fournir sont équilibrés, de sorte qu'aucun chanteur n'est amené à briller à la manière d'une Castafiore. Dans la fosse, les musiciens abordent pour la première fois l'opéra. Placés sous la baguette d'Hervé Klopfenstein, ils disent apprécier particulièrement cette expérience «rare», car elle provoque des confrontations inédites entre les instrumentistes et permet de tisser des relations privilégiées avec les voix.

Dès le mois d'octobre, les huit musiciens et les neuf chanteurs ont dégrossi par une simple lecture la partition et le texte. Les oreilles vierges de toute pollution discographique, ils se sont retrouvés face à l'inconnu, obligés de forger eux-mêmes leurs repairs. Après un an d'efforts, les résultats visibles à la veille de la première rendent enthousiaste Gary Magby: «Les orchestres et les chœurs américains jouent parfois les œuvres de compositeurs européens inconnus de manière magistrale. A rôles inversés, nous faisons la même chose.»

Postcard from Morocco de Dominick Argento, Opéra de Lausanne, av. du Théâtre 12, lu 28 et me 30 juin à 20h. Loc. 021/310 16 00.