Entre deux et trois ans. C’est le temps nécessaire à un orchestre pour engager un nouveau chef, surtout si celui-ci porte le titre de directeur artistique et musical. Dans la région, deux ensembles amorcent des phases de recherche active: l’Orchestre de la Suisse romande (qui tient aujourd’hui conférence de presse) et l’Orchestre de chambre de Lausanne, amenés à repourvoir leurs podiums aux horizons de 2012 et de 2013, respectivement.

Pour les commissions concernées, il s’agit de voir loin. C’est le genre de contrats qu’on espère voir s’épanouir à l’échelle de plusieurs années, voire d’une décennie. En janvier dernier, l’OSR ne parvenait pas à finaliser des tractations avec le chef Bertrand de Billy. Il faut approcher de nouveaux candidats, reprendre des négociations labo­rieuses, parfois souterraines et confidentielles. Pourquoi le choix d’un nouveau directeur musical est-il si délicat?

Le rôle social

Tout d’abord parce que les responsabilités du chef ont beaucoup évolué ces dernières années. «Il n’y a pas que le rapport avec l’orchestre et les qualités musicales à prendre en compte, explique Patrick Peikert, administrateur de l’OCL. Au­jour­d’hui, on demande aussi à un directeur artistique de communiquer avec les pouvoirs publics et les médias, d’avoir un certain charisme, bref, de pouvoir incarner l’institution.» Sans oublier la question primordiale du mécénat. «Les sponsors donnent aussi en fonction des hommes qui mènent la barque», note Steve Roger, administrateur de l’OSR.

L’importance du réseau

Et puis l’époque où les orchestres enregistraient des disques est révolue. «Aujourd’hui, Le chef a surtout son importance dans l’élaboration des tournées», note Martin Engström, directeur du Verbier Festival. «Il doit avoir une forte présence sur le marché, un bon réseau, pouvoir appeler les meilleurs solistes. Mais ces chefs-là sont aussi ceux qui bougent le plus, ils sont difficiles à attraper.»

Les enjeux de carrière

«Pour les ensembles les plus prestigieux comme les Berliner Philharmoniker, le Concertgebouw d’Amsterdam ou les grands orchestres londoniens, les choses sont plus faciles», relève cet agent de concerts basé en Suisse qui a préféré garder l’anonymat. «Avec eux, ce sont les chefs qui sont demandeurs.» Par contre, pour des formations qui n’appartiennent pas à cette catégorie, «ce qui est le cas de l’OSR», convaincre un grand nom est beaucoup plus difficile.

C’est que les fines baguettes ne sont pas légion. «Tous les orchestres sont focalisés sur une dizaine de chefs qui font rêver», estime Steve Roger. Et de citer l’exemple des Jeux olympiques: «On y parle presque exclusivement des trois premiers, dans les médias notamment. On ne connaît pas le nom de ceux qui arrivent derrière, aussi brillants soient-ils.»

Le défi principal consiste donc à accorder la trajectoire de l’orchestre avec les projets de carrière du chef. Hervé Klopfenstein, directeur du Conservatoire de Lausanne, lui-même chef: «L’éventail des choix va du vieux loup de mer expérimenté mais qui n’a plus rien à prouver et à développer, au nouveau venu qui pourra s’identifier et grandir avec l’orchestre en y bâtissant son répertoire, mais sans garantie.» Et l’idéal dans tout ça? «D’une certaine façon, il faut qu’une nouvelle nomination soit une promotion. S’il n’y a pas d’enjeux, la méfiance est de mise.»

Le projet artistique

Des enjeux qui peuvent aussi être d’ordre musical. «Choisir un chef relève du parti pris esthétique, dit Hervé Klopfenstein. Gardiner ou Rattle, à titre d’exemples, ont des sonorités tout à fait opposées. En amont, la ligne de l’orchestre doit donc être clairement définie.»

Reste qu’un chef fait rarement l’unanimité. «C’est normal, des personnalités aussi fortes ne peuvent pas générer un consensus total. Mais, à un moment donné, il faut parvenir à susciter un abandon de l’orchestre. Et le chef doit lui aussi apprendre à se laisser faire. C’est un équilibre à trouver.»

La relation de couple

Une question d’intimité, en somme. Selon Hans-Dieter Göhre, agent de Riccardo Muti et Yutaka Sado, «la relation entre un chef et son orchestre ressemble à une histoire d’amour. Il y a la première rencontre, le coup de foudre parfois. Ensuite, certains mariages durent, s’enrichissent avec le temps. D’autres s’essoufflent ou s’achèvent dans les larmes et les cris.»

Dans ces conditions, certains orchestres préfèrent miser sur des chefs qu’ils connaissent déjà par le biais d’invitations. Mais, là encore, le risque demeure. Hervé Klopfen­stein: «Un directeur artistique doit être beaucoup plus inventif qu’un chef invité. Il doit savoir se renouveler, définir une stratégie de programmation.» La solution réside peut-être dans de nouvelles formes relationnelles. «On pourrait imaginer des liens plus multiples, lance Hervé Klopfenstein. Par exemple la collaboration entre un directeur musical et un chef invité permanent. Des liens assez forts pour que le son de l’orchestre soit installé, et en même temps assez distendus pour que le plaisir des retrouvailles soit toujours au rendez-vous.»