Cinéma Cannes

Un orphelin inconsolable

Marco Bellocchio revient en force avec «Fais de beaux rêves (Fai bei sogni)», superbe exploration d’un amour maternel envolé d’après un best-seller autobiographique

Thierry Frémaux l’a laissé filer pour sa Sélection officielle, il aura enthousiasmé le public en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs dirigée par Edouard Waintrop. Quelle ovation! Comme tant d’autres avant lui, Marco Bellocchio, 76 ans, y a gagné au change tandis qu’on se demande toujours plus quels peuvent bien être les critères pour accéder à la Compétition.

Tiré d’un récent best-seller italien du journaliste (à «La Stampa») et romancier Massimo Gramellini, qui y raconte son long cheminement pour faire son deuil d’une mère perdue à l’âge de neuf ans, ce film est l’occasion pour le cinéaste de revisiter toute une œuvre placée sous le signe de la famille. Avec cette question lancinante: cette perte était-elle forcément une malédiction ou bien est-ce plutôt le secret l’ayant entourée qui a causé un mal si durable et pernicieux?

On reconnaît bien là l’auteur de «Les Poings dans les poches», «Le Saut dans le vide» et «Le Sourire de ma mère», qui ne s’est jamais contenté de réponses simples, ni avant ni après sa longue psychanalyse. C’est sans doute pourquoi cette évocation déconstruite en plusieurs temps – les souvenirs du petit garçon avec sa mère, le préadolescent qui grandit entre football et religion, le journaliste rattrapé par son trauma – devient si puissante.

Couloirs intérieurs

Bellocchio n’a pas son pareil pour exprimer poétiquement l’intériorité de ses protagonistes. Et en quadragénaire revenu vider l’appartement de son enfance à Turin, Valerio Mastandrea s’est rarement montré plus émouvant. Mais c’est bien une mise en scène inspirée qui fait ici l’essentiel du travail, avec sa science des couloirs du temps, ressuscitant au passage «Belphégor» en inattendue madeleine proustienne.

Peut-être le cinéaste a-t-il voulu rester un peu trop fidèle à sa source, d’où une durée (deux heures et quart) qui ne paraît pas forcément nécessaire. Pourtant, même un détour par Sarajevo en guerre s’avère étonnant. Bref, comme le «Tetro» de Francis Coppola ou «Queen and Country» de John Boorman avant lui, «Fais de beaux rêves» est l’œuvre hautement personnelle d’un vieux maître auquel on pardonnera aisément quelques imperfections, tant son art va droit au coeur.

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