Cinéma

Un palais high-tech pour la Cinémathèque suisse

Après des années de chantier, le Centre de recherche et d’archivage de Penthaz ouvre enfin ses portes. La haute technologie, la patience et la passion y sont mises au service de l’art et de la mémoire. Visite des lieux

Daté de 1974, ce bulletin du Ciné-Journal suisse (1940-1975) visite les locaux de la Cinémathèque suisse quand elle avait son siège dans les anciennes écuries du parc Mon-Repos, à Lausanne. C’est un étagement de pièces exiguës, sans eau courante, et d’escaliers vétustes où s’entassent des boîtes de pellicules et des tas de photos selon un classement qui n’appartient qu’à Freddy Buache, le fondateur de l’institution. Une petite démonstration est faite de l’extrême inflammabilité des pellicules nitrate, susceptibles de tout réduire en cendres en quelques minutes.

Près d’un demi-siècle plus tard, et sans rien céder à la passion cinéphile, le professionnalisme a remplacé l’amateurisme. La Cinémathèque suisse inaugure son Centre de recherche et d’archivage. Il n’y a plus de tête de cheval au fronton du bâtiment, une casemate caparaçonnée d’acier qui s’étire sur 107 mètres dans les langueurs campagnardes de Penthaz, et les films nitrate sont dûment confinés dans une aile éloignée. Ce grand bond en avant témoigne d’une reconnaissance du devoir de mémoire, évoluant du stockage compulsif à des normes précises de conservation. «Hormis quelques bureaux à Berne, il s’agit du premier bâtiment entièrement fédéral destiné au cinéma en Suisse», badine Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, histoire de cacher une légitime fierté.

Bug informatique

Depuis le rachat d’anciens ateliers de reliure en 1988 à l’inauguration en grande pompe le 6 septembre, l’histoire du centre de Penthaz est longue et tourmentée. La Confédération a racheté le centre d’archivage en 1988, voté un crédit d’engagement de 49,5 millions de francs pour le chantier en 2008, puis alloué 5,1 millions supplémentaires pour l’intégration du numérique, dont l’irrésistible développement avait été sous-estimé. Frédéric Maire précise que, à la suite d'une gestion rigoureuse, la facture finale n’a pas excédé 50,6 millions. Réalisé par le bureau d’architectes zurichois EM2N, le bâtiment, 53500 m³ de volume bâti, trois étages souterrains, ménage des espaces techniques (1196 m²) et des espaces publics (576 m²), et ouvre 50 372 mètres de rayonnages.

Cheffe du département Film, Caroline Fournier distingue la conservation passive (stockage approprié et contrôle des données des films) et la conservation active (restauration). Dans une cellule, on scanne les films argentiques qui seront étalonnés plus loin. Devant son enrouleuse, une technicienne vérifie les perforations d’une pellicule et les répare à l’aide d’un scotch spécial; une autre vérifie sur l’écran de l’ordinateur où défilent des colonnes de codes qu’une copie numérique (environ 150 000 images pour une durée de 90 minutes) ne comporte pas de bug, mais rassure: le «check informatique se double toujours d’un check visuel, aucun outil ne se substituant à l’œil humain». Toutes les images numérisées sont stockées dans un ordinateur, d’un modèle identique à ceux du CERN, et dans son jumeau planqué au fond d’un abri sous-terrain.

Atmosphère polaire

Au troisième sous-sol, une judicieuse affiche du Congrès des pingouins monte la garde à l’entrée d’une cellule où il fait 5°: cette atmosphère polaire garantit une espérance de vie centenaire aux bobines de pellicules qui y reposent. Les huit boîtiers de La Bible de John Huston, qui doivent dépasser les 100 kilos, forcent le respect…

L’autre grand département, dirigé par Tatiana Berseth Abplanalp, est celui du Non-Film. Il s’occupe de l’iconographie, des appareils anciens, de la bibliothèque et des archives. L’odeur du papier domine. Les techniciens disposent de hottes d’aspiration pour les assister dans l’ouverture de cartons très anciens. Avec de la colle d’amidon et du papier japon, ils rafraîchissent les affiches qui seront numérisées à très haute définition.

Au rez-de-chaussée s’ouvre un espace muséal baignant dans la pénombre que requiert la contemplation de quelques affiches de films suisses, comme La Vocation d’André Carel ou Excursion dans la Lune. Deux écrans diffusent Visages d’enfants et des images de la Fête des Vignerons de 1927. Lorsqu’on ressort de la petite salle de cinéma adjacente, la lumière s’est invitée dans le musée. Les écrans ont laissé place à des fenêtres par lesquelles on voit verdoyer le maïs, histoire de se souvenir que le cinéma, c’est la vie.


La collection en chiffres

85 000 films

700 000 bobines

500 000 affiches

2 500 000 photographies

26 000 livres

720 000 exemplaires de périodiques

10 000 scénarios

200 fonds d’archives papier

240 000 dossiers documentaires

2000 appareils anciens

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