Invictus est au rugby ce que Million Dollar Baby était à la boxe: tout sauf un film de sport. C’est également tout sauf une biographie filmée, cet exercice impossible qui consiste à compresser une vie sur deux heures de pellicule. Mais l’idée de se concentrer sur la période de la Coupe du monde de rugby 1995 et sur l’obsession de Nelson Mandela, persuadé de pouvoir en faire un rendez-vous de réconciliation nationale, engendrait un autre risque: celui des symboles à outrance.

Car tout est symbole dans ce récit inspiré par le livre du journaliste anglais John Carlin Déjouer l’ennemi: Nelson Mandela et le jeu qui a sauvé une nation (Ed. Ariane). Pour mesurer l’épée suspendue au-dessus du projet, il suffit d’imaginer ce qu’un cinéaste lyrique ou pompier, comme Ridley Scott ou Mel Gibson, aurait fait de ces mains blanches et noires qui tiennent la Coupe du monde…

Clint Eastwood, lui, s’y avance avec une simplicité toujours sur le fil, sans filet, suspendue au-dessus de la désinvolture. Collé aux actes et aux paroles de Morgan Freeman (Mandela) et Matt Damon (le capitaine François Pienaar), il ne cherche pas à éviter les images symboliques. Il aurait même tendance à les multiplier et en faire un langage à part entière.

Comment montrer que Mandela est resté marqué par ses années de prison? En le filmant en train de faire son lit lorsqu’il se réveille dans sa chambre présidentielle. Comment dire que la violence agite toujours le pays malgré son élection? En transformant le local des gardes du corps du président en espace de vaudeville où d’anciens Afrikaners et d’anciens de l’ANC, qui s’entre-tuaient quelques mois plus tôt, sont les cobayes forcés de la réconciliation. Invictus s’impose ainsi, par petites touches lumineuses, évidentes, musicales. Sans doute les moins ténébreuses et tourmentées qu’Eastwood ait signées.

Invictus, de Clint Eastwood (USA 2009), avec Morgan Freeman, Matt Damon, Tony Kgoroge, Patrick Mofokeng, Matt Stern. 2h13.