Un pavillon sur l’apocalypse

Le dessinateur Enki Bilal et le trompettiste Erik Truffaz donnaient jeudi à Pully la seule représentation de leur spectacle «Being Human Being». Rencontre et récit d’une leçon de chimie

A la fin, la descente est vertigineuse. L’écran s’éteint, le noir s’éternise. Enki Bilal, petit bonnet de marin retroussé sur bleu de travail, interrompt les applaudissements pour présenter les trois autres Terriens qui sont passés, ce soir, par la scène de l’Octogone. On croyait être ailleurs. Dans les débris volatils d’une apocalypse mauve, parmi les corps blessés d’amazones aux seins secs, au milieu des mondes perdus que le ­dessinateur triture en direct depuis une palette graphique; un tohu-bohu de sons enchevêtrés, des chambres d’écho qui n’en fi­nissent plus. On se retrouve à Pully. Being Human Being, disait l’affiche. Le voyage en soi.

L’après-midi, ils arrivent en retard, légèrement harassés par les aléas des tournées. Erik Truffaz, son chapeau, la pluie, une tempête, annonce-t-on. Enki Bilal, ­l’esprit sérieux, qui vous dévisage longtemps avant de décocher un demi-sourire. On ne les imagine pas ensemble, ces deux-là. ­Bilal: «Tu as vu l’affiche qu’ils ont réalisée pour ce soir? Elle est magnifique, je la veux.» Le graphisme suisse à son paroxysme, l’implacable de la symétrie protestante. Truffaz: «Ah non, moi je la trouve triste.» Ils se regardent, l’air de ne pas provenir du même espace. «Je n’ai jamais aimé la science-fiction», pose le trompettiste. «Tu as tort, c’est le monde d’aujourd’hui», répond le peintre.

La chimie des rencontres imposées. En juin dernier, on leur propose un concert graphique: le ­métissage des sons et de l’image. Ils acceptent d’instinct, parce que l’un et l’autre, chacun dans son genre, sont des cascadeurs. Bilal a travaillé pour la danse (Roméo et Juliette chez Angelin Preljocaj), il a exposé au Louvre des répliques de classiques où il a glissé ses fantômes et il a récemment inventé des technologies rétro-futuristes, à partir d’objets tirés des collections du Musée des Arts et Métiers. Truffaz, lui aussi, se prend les pistons dans tous les univers possibles: il double le cinéma d’Ozu, séduit le compositeur Pierre Henry, fabrique en ce moment une musique pour orchestre classique qu’il créera en juin, au Théâtre du Jorat.

Ils ont l’habitude des tirs croisés. Cela ne veut pas dire que cela soit facile. «C’est un travail très délicat», confirme Truffaz. «Comme une relation de couple. Il ne faut pas qu’une forme domine l’autre. La présence de Bilal sur scène m’inspire. Il a un corps de boxeur.» Le dessinateur a tiré des images de sa Tétralogie du monstre, mais aussi celles d’une exposition récente de ses tableaux. Il a imaginé une narration en trois temps, un conte distendu qui traite du monde avant l’humanité, pendant et après. Il agit sur l’image avec des moyens minimaux, des effets de solarisation, d’inversion, des procédés simples mais qui font de lui un acteur sur la scène.

«J’aime cela, cette sensation de participer à l’événement, d’interagir avec les autres», explique Bilal. «Il y a probablement une légère frustration à ne pas être moi-même musicien. La musique occupe chez moi un grand rôle. Quand je pense à la relation entre son et image, je pense à Kubrick et son 2001. Strauss et les planètes. Brillant.» Après le premier spectacle à Nantes, les deux ont décidé de partir en tournée. C’est le génie de Truffaz, l’incroyable plasticité de sa musique, qui finit par agiter tous les univers qu’il croise: «On m’a souvent proposé ce type de rencontre, musique et image, surtout dans les années 1990, où c’était la mode. J’ai refusé la plupart du temps. C’est quelque chose qu’il faut envisager avec profondeur.»

La scène est noire. La salle est pleine. On a assis des retardataires sur la moquette. La seule représentation suisse de Being Human Being. Des airs de première. La batterie seule, celle du Lausannois Alberto Malo, qui sera souvent garante de la hauteur des débats. Les parasi­tages de synthèse du DJ mexicain Murcof: on a l’impression qu’il double des armées de fourmis digitales ou des averses de pluie numérique. C’est l’enjeu de ce spectacle. Ne jamais savoir s’il s’agit de modernité ou d’antiquité. Le souffle rugueux de Truffaz, qu’il enfle d’effets. Les nappes informatiques, les vraies peaux tabassées de long et de large, cette musique s’assied entre deux mondes: elle répond très exactement aux images de Bilal dont on ignore si elles racontent des guerres passées (yougo­slaves, en particulier) ou à venir. On se souvient, face à ces bâtiments de mousse éventrés, à ces taxis volants sortis droits d’un film de Terry Gilliam ou d’un roman de Jules Verne, de ce qu’il disait: «La science-fiction, c’est le monde d’au­jour­d’hui.»

Quelque chose se passe ce soir. Pas seulement en dépit des imperfections, mais aussi grâce à elles. L’obsession des plans serrés, chez Bilal, qui travaille au microscope ses peintures comme s’il s’agissait d’une scène de crime. L’abstraction souhaitée et les yeux, les yeux, transparents, cette humanité qui perce dans une œuvre si tragi­quement puissante qu’elle vous plonge dans des abîmes de mélancolie. Cela tombe bien: c’est le registre de Truffaz. Il a écrit des partitions de violoncelle, sa fille joue de la clarinette, il n’est pas toujours sur sa trompette aux sourdines ailées. Il s’assied, de dos. Comme Miles, oui. Pour découvrir, dans les légendes sulfuriques d’Enki Bilal, la possibilité d’une renaissance.

«Quand je pense à la relation entre son et image, je pense à Kubrick. Strauss et les planètes»