Durant les mois les plus durs de la crise des «gilets jaunes» – de novembre 2018 au printemps 2019 –, le journaliste et activiste David Dufresne a tenu, véritable métronome du délitement social français, un registre des violences policières. Sa méthode? Recenser les faits. Noter les horaires et les lieux. Retrouver ensuite les personnes tabassées ou blessées par des tirs de grenades «de désencerclement» ou de LBD, les fameux «lanceurs de balles de défense» utilisés par les forces de police – et pour la plupart fabriqués par une entreprise suisse.

Son atout maître? Son fil Twitter «Allô, place Beauvau?», qui compile les vidéos tournées, le plus souvent avec leur téléphone portable, par les manifestants ou par des journalistes présents au cœur des manifestations. Dufresne a, dans le passé, décrit la mécanique de la violence policière dans le livre Maintien de l’ordre. Il a, plus récemment, remis ses souvenirs de l’épisode des «gilets jaunes» en forme romanesque dans Dernière Sommation. Impossible de ne pas s’incliner devant sa ténacité d’enquêteur et sa volonté de placer l’Etat français devant ses responsabilités. Son inquiétude devant l’engrenage de la violence qui, peu à peu, défigure son pays doit être prise très au sérieux.

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Volonté d’en découdre

Pas étonnant, dès lors, que ce chroniqueur d’un certain affaissement moral de la puissance publique ait choisi le mode opératoire de la confrontation entre images, observateurs et acteurs pour son documentaire Un Pays qui se tient sage. D’un côté, diffusées sur un écran panoramique, une série de vidéos accablantes montrant le plus souvent des policiers en train de violenter des individus présumés protestataires – une évidence dans la plupart des cas, mais avec des questions sérieuses à certaines occasions, comme lors de l’évacuation à la matraque d’un fast-food parisien. De l’autre, au pied de cet écran, ceux qui ont subi ces coups – comme cet ex-«gilet jaune» ayant perdu un œil dont on voit le calvaire, hurlant dans la rue après avoir été blessé – et ceux conviés à les commenter: sociologues, avocats ou… représentants des policiers. David Dufresne est là dans son élément. «La caméra, c’est l’arme des désarmés», a-t-il confié au Monde lors de la sortie de son film. «Les gens pensaient que j’allais signer un brûlot, mais j’ai pris le contre-pied. On quitte l’entre-soi des réseaux sociaux pour permettre à des gens qui ne sont pas d’accord d’échanger.»

Le résultat est, au final, sacrément inquiétant pour cette République si prompte à réaffirmer ses valeurs – «Liberté, égalité, fraternité». Car la France ainsi montrée et disséquée dans le film n’est pas du tout «un pays qui se tient sage». C’est, au contraire, un pays qui ne sera jamais sage, où la volonté d’en découdre est transparente des deux côtés, attisée par un détonateur nommé… Emmanuel Macron. Le jeune président français – montré lors d’un des épisodes du «grand débat national» de 2019, puis aux côtés du président russe Vladimir Poutine, invité dans sa résidence d’été du fort de Brégançon – est en réalité le fond du problème. Trop détesté par une partie de la population socialement chauffée à blanc. Présumé trop acquis aux puissances financières. Trop peu souvent montré aux côtés des gens, qu’il semble préférer sermonner plutôt que d’accompagner.

Bûcher républicain

Dufresne n’est pas journaliste politique. Il veut que les forces de l’ordre, représentées par leurs syndicalistes dans son film, voient les dégâts causés par leur violence. Il veut que l’Etat ouvre les yeux. Il penche du côté des «indignés» et des «journalistes activistes», comme le controversé Taha Bouhafs, invité à parler dans le film. Soit. Mais un peu de contexte manque à l’appel. La lame de fond des colères populistes exploitée par la droite extrême et la gauche radicale. Le péché originel de Macron, arrivé au sommet du pouvoir par les urnes sans jamais avoir été élu précédemment, donc sans avoir partagé le quotidien des électeurs. La panique qui s’est emparée, à la fin de 2018, d’un pouvoir dominé par une jeune génération de «macroniens» persuadés d’être en danger physique.

La démarche du documentariste ressemble à l’état du pays: elle décrit deux camps, irréductiblement opposés car ils ne se comprennent plus et ne vivent peut-être plus dans le même pays. Les uns, protestataires, parce qu’ils s’estiment de toute façon victimes de violence de la part des pouvoirs publics qui ne les assistent pas assez et ne les écoutent pas. Les autres, policiers, parce qu’ils n’ont plus pour mission de faire respecter l’ordre, mais de servir de rempart à une illégitime révolution rampante.

Un Pays qui se tient sage dresse le bilan d’un dialogue rompu, voire impossible. La pire de ses images, paradoxalement, est peut-être son générique de fin lorsque apparaissent à l’écran, dûment notés, les refus de répondre au cinéaste de la préfecture de police de Paris et de la plupart des responsables policiers. Porte fermée. Porte blindée même, alors que, quelques minutes plus tôt, dans un souci louable d’objectivité, David Dufresne s’est attardé sur la séquence du 22 décembre 2018, lorsque des policiers à moto ont échappé de peu au lynchage à Paris, l’un d’entre eux allant jusqu’à dégainer son arme. La France n’est plus un pays où le dialogue est possible. Son incandescence sociale et politique, attisée par la volonté d’Emmanuel Macron de «transformer» le pays, reste un carburant très inflammable. David Dufresne n’est ni pompier ni pyromane. Il nous montre, sur grand écran, ce bûcher républicain.


Un Pays qui se tient sage, de David Dufresne (France, 2020), 1h26.