Christophe Etemadzadeh. Zardosht et autres pièces du puzzle. Gallimard, 166 p.

Betool Khedairi. Un Ciel si proche. Trad. de Gilles Authier. Gallimard, 274 p.

Deux premiers romans autobiographiques, deux évocations d'une enfance teintée d'un ailleurs géographique ou intime, deux écritures qui sondent la part du père dans la construction de soi. Dans Zardosht, Christophe Etemadzadeh, 31 ans, livre sous forme de textes ciselés et brefs les morceaux d'une adolescence vécue entre Lille, la Belgique à la Magritte des grands-parents maternels et un père absent au prénom massif: Zoroastre ou Zardosht en persan. Psychiatre, joueur d'échecs, charismatique, invivable selon sa femme, le père quitte le domicile familial et ne donne plus signe de vie pendant sept ans. Christophe et son jeune frère ne répondront pas aux demandes de rencontre qui surgiront ensuite. Jusqu'au jour où le fils aîné, 18 ans révolus, fait à pied le kilomètre à peine qui le sépare du nouveau domicile paternel et des souvenirs âpres qu'il renferme.

Les souvenirs… Les laisser flotter à la surface de la conscience. Décrire la saveur particulière de chacun, souligner leurs incohérences, leurs gros plans étranges, leurs ralentis cocasses. Ainsi procède Christophe Etemadzadeh dans ce récit morcelé, largement linéaire mais riche de nombreux sursauts temporels. L'auteur isole les pièces du puzzle de cette jeunesse si proche, se regarde jouer à remonter le temps. Pas de nostalgie dans cette entreprise de fouille du passé recomposé mais de la précision dans les scènes et les portraits. A celui du père fantôme qui réapparaît dans toute sa force intimidante répond celui du garçonnet, puis de l'adolescent en plein tissage de ses paysages intérieurs. Quelle place donner à ce père à peine retrouvé puis perdu à nouveau pour cause d'incompatibilité de caractères ou d'accumulation incompressible d'occasions manquées? La mort viendra placer la dernière pièce du puzzle, celle de la réconciliation.

Betool Khedairi écrit en arabe. Née en 1965 à Bagdad, d'un père irakien et d'une mère écossaise, elle vit aujourd'hui à Amman en Jordanie. Un Ciel si proche est paru au Liban en 1999 puis traduit en anglais en 2001. Dans le contexte des guerres irakiennes qui s'allonge indéfiniment, Betool Khedairi offre un regard de petite fille puis de femme de l'intérieur. L'Irak vu depuis la maison, en somme. La politique disparaît derrière les événements intimes que sont la première rentrée des classes ou le spectacle de danse de fin d'année. Les événements publics n'existent que par leurs conséquences sur le plan privé. Les noms de Saddam Hussein ou du parti Baas ne sont ainsi jamais mentionnés, tout comme les raisons des guerres qui déchirent l'adolescence de la narratrice. Le premier intérêt du livre est bien celui-là: un renversement de perspective sur un pays défiguré par les catastrophes. Le parti pris du récit, strictement chronologique, est celui de l'élargissement progressif de la conscience de l'auteur.

Les toutes premières années, vécues à la campagne, voient l'euphorie des jeux de l'enfance buter contre la mésentente des parents. Le père et la mère ne trouveront jamais la clé du mariage de leurs cultures respectives comme de leur mariage tout court d'ailleurs. Le combat autour de la langue cristallise toutes les crispations. Arrive l'adolescence, l'installation des parents à Bagdad et la guerre avec l'Iran. Le conflit sera vécu avec des chaussons de danse aux pieds. C'est sans doute l'épisode où le parti pris de l'auteur s'affirme le plus. Sous les bombes, en effet, la narratrice et une poignée d'adolescents, emmenés par une professeure de ballet enflammée, répéteront un spectacle avec la conviction inébranlable que le monde n'attend qu'eux.