Bande dessinée

Un perroquet à France Inter

Un feuilleton radiophonique diffusé en 1997 reprend vie en cases et en bulles. Ses auteurs, Tardi et Boujut, récemment décédé, en ont confié le dessin à Stanislas, adepte de la ligne claire. Savoureux et référentiel. Par Ariel Herbez

Genre: Bande dessinée
Qui ? Stanislas, Michel Boujut et Jacques Tardi
Titre: L’Enigmatique Monsieur Schmutz (Le Perroquet des Batignolles t. 1)
Chez qui ? Dargaud, 56 p.

En 1997, France Inter fait appel au dessinateur Jacques Tardi et à son complice de cinéma, le critique Michel Boujut, pour ressusciter un genre délaissé depuis quelques années, le feuilleton radiophonique. Tardi est, on le sait, friand de feuilleton populaire, genre qu’il a adopté avec jubilation dans sa série Adèle Blanc-Sec. Avec Boujut, il se lance, chacun écrivant scénario et dialogues d’une semaine à tour de rôle. Cela donne Le Perroquet des Batignolles, 110 épisodes quotidiens trépidants, plus une deuxième saison l’année suivante.

Très vite, l’idée d’adapter le feuilleton en bande dessinée surgit. Mais Tardi n’a pas le temps de s’y mettre et l’idée de dessiner des décors contemporains ne le séduit guère. Le dessinateur qu’il pressent, Stanislas, est occupé sur d’autres projets. Toutefois la proposition reste dans la tête de ce dernier, et une bonne décennie plus tard il s’y attaque, au grand plaisir de Tardi et de Boujut. Celui-ci, malheureusement, décède peu avant que l’album sorte, au début de cet été. Refusant la guerre d’Algérie, Boujut avait déserté et s’était réfugié en Suisse, où il avait travaillé plusieurs années pour la télévision romande, avant de faire partie des fameux «licenciés de la TV» en 1971.

Le premier de cinq épisodes prévus sur papier, qui n’a pas peur de dialogues abondants, est une des meilleures surprises de l’année, dans cette ligne claire revisitée propre à Stanislas (qui a notamment osé dessiner une savoureuse biographie d’Hergé en cases avec Bocquet et Fromental). Les pages fourmillent, comme il se doit, de rebondissements, courses poursuites, messages secrets à reconstituer et morts aussi brutales que mystérieuses. Oscar Moulinot, preneur de son à France Inter, traque un assassin sans scrupule et sans visage qui s’attaque à sa compagne Edith, la voix de la météo marine, après avoir trucidé une célèbre cantatrice qui venait de participer à une émission de Jean-Luc Hees.

On croise aussi José Artur dans les couloirs de la maison ronde de Radio France. Sans parler d’un faussaire aussi génial que sans scrupule, d’une boîte à musique convoitée qui joue les notes de l’Entrecôte des Frères Jacques, de seconds rôles savoureux et, comme il se doit, d’un lourd secret de famille. Toutes les ficelles du genre sont tirées, à quoi s’ajoutent pour notre plaisir clins d’œil, allusions et références, y compris à l’œuvre des trois coauteurs, avec, notamment, le recueil de critiques de Boujut illustrées par Tardi, Un Strapontin pour deux, que refuse dédaigneusement un client dans une librairie…

Et le perroquet des Batignolles, me direz-vous? C’est simplement le titre du polar qu’Edith est en train d’écrire, mais peut-être jouera-t-il un rôle plus conséquent dans la suite, qu’on attend avec impatience. Un seul regret: ne pas avoir pu (ou su) trouver et réécouter, malgré la profusion d’internet ni même sur le site de France Inter , ne serait-ce qu’un épisode sonore de ce perroquet radiophonique…

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