Christine Angot et son éditeur Flammarion ont été condamnés lundi par le Tribunal de grande instance de Paris pour atteinte à la vie privée. Ils devront verser 40 000 euros de dommages et intérêts à Elise Bidoit, une femme qui s’est reconnue dans Les Petits , un roman de Christine Angot paru en janvier 2011.

Christine Angot est un écrivain remarquable, dérangeant, kamikaze. Et elle prend de gros risques. Elle mène en effet ses textes à la limite du supportable, comme elle l’a montré avec Une Semaine de vacances (Flammarion, 2012), récit terrifiant de l’inceste qu’elle a certainement éprouvé dans sa chair même. Elle mettait en œuvre la même périlleuse tension dans Les Petits, un roman bien moins autocentré que ses autres livres, où elle faisait, notamment, le portrait effrayant d’une mère, une certaine Hélène Lucas, la décrivant comme une femme toute-puissante, haineuse et manipulatrice et dévoilant ses défauts les plus intimes. Un malaise réel, violent montait de ces pages, à la lecture de ce portrait particulièrement acerbe d’un personnage de fiction.

Mais voilà qu’aujourd’hui, Hélène Lucas, le personnage, se venge. Elise Bidoit, ex-compagne d’un homme qui l’a quittée pour Christine Angot, s’est reconnue dans cette mère de fiction. Et elle a estimé qu’elle n’était pas la seule à pouvoir se reconnaître dans ce texte qui n’était d’ailleurs pas le premier miroir que semblait lui tendre l’écrivain.

Elise Bidoit s’était déjà reconnue dans Le Marché des amants , un roman de Christine Angot paru au Seuil en 2008, où la narratrice racontait sa liaison avec Doc Gynéco, qu’elle finissait par quitter pour se mettre en couple avec un autre homme. Lequel n’était autre, dans le civil, que l’ancien compagnon et père des enfants d’Elise Bidoit, future Hélène Lucas des Petits. Déjà ulcérée par son apparition dans Le Marché des amants, Elise Bidoit avait attaqué une première fois la romancière. L’affaire s’était soldée par un accord: Elise Bidoit avait obtenu 10 000 euros et retiré sa plainte.

La parution des Petits a relancé l’affaire. Elise Bidoit s’est indignée, a accordé une longue interview au Nouvel Observateur, dans laquelle elle disait être Hélène Lucas et se plaignait amèrement du traitement que lui infligeait la romancière.

Lors de l’audience, la plaignante, citée par Le Nouvel Observateur, a déclaré: «Je voudrais qu’on comprenne ma blessure et ma souffrance. L’enjeu de ce livre ce sont les petits. Et les petits, ce sont mes enfants.» Mais le débat au tribunal a surtout porté, selon la presse, sur la possibilité ou non pour le public de reconnaître en Hélène Lucas, Elise Bidoit. La défense de Christine Angot, qui ne niait pas que la romancière se soit inspirée d’Elise Bidoit, jugeait cependant qu’il était hautement improbable qu’elle soit reconnue au-delà du cercle familial; le camp adverse, lui, affirmait le contraire. Les juges ont finalement tranché en faveur de la plaignante, en s’appuyant, selon la presse française, sur le respect de la vie privée. Toutefois, ils ne lui ont pas accordé ce qu’elle réclamait au départ: soit 200 000 euros de dommages et intérêts.

L’amende infligée à la romancière Christine Angot et à son éditeur Flammarion est cependant considérable. Et elle intervient dans un contexte où les tribunaux français semblent avoir décidé de poser des limites à l’utilisation littéraire de personnages inspirés du réel. Marcela Iacub et les Editions Stock ont été condamnés, le 26 février 2013, à verser 50 000 euros à Dominique Strauss-Kahn, bien que le nom de ce dernier n’apparaisse pas dans Belle et Bête (Stock, 2013). Et la semaine passée, les Editions Robert Laffont ont été également condamnées à verser 10 000 euros pour atteinte à la vie privée. En cause, la publication, en 2011, d’un roman de Lionel Duroy, Colères, où l’auteur dévoilait la vie de son fils. C’est ce dernier qui vient d’obtenir réparation. Comme l’a déclaré, toujours au Nouvel Observateur , Maître William Bourdon qui a été l’avocat d’Elise Bidoit et celui de l’écrivain Lionel Duroy et qui défendait dans ces deux affaires deux points de vue opposés: «Ce type de procédure implique de résoudre un dilemme impossible. Le juge doit arbitrer entre deux principes fondamentaux: la liberté de création et le droit à la protection de l’intime.»

Les tribunaux français posent des limites à l’utilisation littéraire de personnages inspirés du réel